« Des archéologues trouvent des graines vieilles de 800 ans et ressuscitent une courge amérindienne disparue » : quand une découverte n’existe pas

Comment une fausse information peut-elle devenir une vérité du net ? D’une découverte archéologique comment peut-on parvenir à une fakenews ? L’exemple de la courge amérindienne « disparue puis ressuscitée » après 800 ans est l’un des classiques du net. Cependant, avant de trouver cela extra-ordinaire, il convient d’en vérifier la véracité. C’est là que cela coince justement et c’est face à ce problème que je vais me confronter pour fournir un petit debunking facile.

Gete - okosomin
La variété de courge « Gete – Okosomin » supposément ressuscitée à partir de graines vieilles de plus de 800 ans découverte dans un pot lors de fouilles archéologique

En surfant un peu sur le net, certains auront peut-être rencontré une information étonnante concernant une découverte archéologique des plus extraordinaire ayant conduit à la résurrection d’une variété de courge disparue depuis plusieurs centaines d’années.

De quoi s’agit-il précisément ? Selon les informations que l’on trouve sur le sujet, des graines de courges ont été découvertes lors d’une fouille archéologique réalisée en 2008 dans le Wisconsin, dans un pot en céramique de la taille d’une balle de tennis. Ce pot a été daté au carbone 14 et serait vieux de plus de 800 ans environs. Les étudiants en archéologie auraient ensuite réussi à faire germer les graines qui à terme ont donné une variété de courge qui était jusqu’ici disparue. Cette courge a été nommée « Gete – okosomin », ce qui signifie à peu de choses près « citrouille d’un très grand âge » en anishinaabe.

Jusque là, tout fonctionne plutôt bien pour le lecteur lambda. Moi ce qui m’a choqué à la première lecture, ce fut la méthode de datation employée. Et cela me mit la puce à l’oreille concernant le gloubiboulga médiatique qui devait se cacher derrière. Pourquoi ? Tout bonnement parce que le carbone 14 est utilisé pour dater les matériaux organiques et qu’il se révèle inopérant sur les matériaux céramiques. Or, nous avons ici une datation au carbone 14 pour un pot de terre, donc un matériau céramique. Hormis cas particulier, c’est impossible de dater ainsi un tel pot. Mais ce n’est qu’une incohérence parmi tant d’autres de l’article…

Analyse rapide et semailles des graines de la zizanie

En vrac, ce qui m’a dérangé dans cet article et ceux dont il s’inspire :

  1. A aucun moment n’est fourni le nom des archéologues ou ceux des étudiants qui ont fait germer les graines. Plutôt étrange quand on voit la médiatisation du sujet. Surtout quand on sait que pour une découverte archéologique de cette importance, on trouve toujours un responsable, un professeur universitaire, une quelconque autorité scientifique qui a réalisé un communiqué. Mais là, non, rien, silence radio, comme si la communauté scientifique s’étant occupé du sujet avait été prise d’une soudaine humilité extrême vis-à-vis du grand âge des graines soit-disant découvertes.
  2. La datation au carbone 14 n’est pas possible comme nous l’avons vu un peu auparavant car cette méthode ne concerne que les matériaux organiques et que nous avons à faire ici à un matériau céramique. Incohérence de la méthode employée et du support à dater. Un scientifique ne ferait pas cette erreur à moins de vouloir devenir le nouveau sujet de vannes de ses confrères, à la place du stagiaire fraîchement arrivé. C’est plutôt évité en règle générale et par ailleurs, les scientifiques sont globalement plutôt compétents quand ils s’occupent de leur domaine. On n’est jamais à l’abri d’une erreur certes, mais là, ce n’est plus une poutre dans l’œil, c’est l’arche de Noé au complet qui y passe. Et ça sentirait le déluge de contre -argumentaires scientifiques…
  3. On ne possède pas d’informations quant à d’éventuelles fouilles dans le Wisconsin en rapport avec la découverte en 2008. « This pot was unearthed on the Menominee Reservation in Wisconsin » : c’est au mieux ce que l’on peut trouver sur le net en essayant de trouver l’article original. C’est très léger et toujours aussi peu précis. La date de début et de fin du chantier de fouilles est esquivée, le nom du ou des responsables également ainsi que le motif des fouilles…Visiblement, il y a un vide que personne n’a réellement pu combler.

« Donnez-moi une source à laquelle m’abreuver »

Intéressons-nous donc aux sources un petit peu plus en profondeur. Puisqu’il n’y a pas de sources écrites sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, faisons feu de tout bois et allons donc exploiter les sources photographiques que nous avons dans ces articles.

En s’intéressant à la photo de l’urne et en effectuant une recherche inversée sur le net, on trouve quelque chose. Cette photo ne concerne en aucun cas une quelconque fouille archéologique réalisée dans le Wisconsin. En effet, cette urne provient d’une expédition archéologique de 2013 réalisée à Sardis/Sardes, en Turquie. Une petite erreur de quelques

Pot sardis
Le pot découvert à Sardes en Turquie, en 2013 par Will Bruce. Il s’agit en réalité de deux bols, l’un recouvrant l’autre. Pas de graines de courges dedans, mais un oeuf et une pièce de monnaie datée du Règne de Néron.

kilomètres… Sauf qu’en fait, on vient juste de mettre le doigt dans un engrenage infernal qui ferait rougir Cocteau. Ainsi, on découvre alors à la fois la date de l’expédition qui n’est plus 2008 mais 2013, on découvre un lieu tout différent mais on tombe également sur le nom des responsables des fouilles et les noms de certains étudiants. Il s’agit ici des membres de l’Université d’Harvard. (article en anglais résumant la découverte du pot, sa véritable contenance et donnant le contexte de la découverte, le nom des personnes présentes, etc)

Il est par ailleurs possible de consulter les données de la fouille sur le site dédié et de retrouver les informations sur le pot en question ainsi que les autres découvertes de l’expédition.

Autre problème et pas des moindres, ce n’était pas des graines que contenait le pot mais un œuf, entre autre chose :

“The two deposits each consist of a small pot with a lid, a coin, a group of sharp metal implements and an egg, one of which is intact except for a hole carefully punched in it in antiquity,” explains Will Bruce, a classics graduate student a the University of Wisconsin—Madison who has been digging at Sardis for the past six years. Bruce made the finds last summer. »

« Les deux dépôts qui consistent chacun en un petit pot avec un couvercle, une pièce de monnaie, un groupe d’instruments métalliques aiguisés et un œuf, l’un étant intact à l’exception d’un trou soigneusement réalisé en son intérieur, durant la période antique, » explique Will Bruce, un étudiant de troisième cycle de « classiques » à l’Université du Wisconsin à Madison qui a fouillé à Sardis durant les six dernières années. Bruce a fait ces découvertes l’été dernier. »

Plusieurs choses apparaissent donc à la lumière de ces nouveaux éléments. Premièrement, nous avons enfin des sources fiables et qui tiennent la route concernant la découverte du pot. Nous avons également ce qui nous faisait défaut, à savoir des dates, des noms. Mieux, nous avons le contenu, donc un œuf et une pièce pour le bol qui nous intéresse. Finalement, le nom de l’Université du Wisconsin apparaît enfin par le biais de Will Bruce et on commence à comprendre qu’il y a eu un mélange de deux histoires. D’un côté l’histoire des fouilles de Sardis et la découverte du bol. De l’autre, la découverte des graines de courge.

Le vrai du faux ou inversement : comment ne pas être trop courge dans cette histoire

Il nous manque donc un élément dans cette histoire, l’origine des graines de courge. Prenons déjà la peine de vérifier si elle existe bien. Il semble que ce soit bien le cas si on se réfère au semencier du patrimoine. Un bon point donc, la variété existe et elle a été enregistrée. Reste à en connaître la provenance. Pour cela, continuons d’utiliser les sources photographiques des différents articles. Sur l’un d’entre-eux, la recherche inversée a fonctionné et m’a permis de tomber sur le nom des deux personnes présentant la courge « Gete – Okosomin » et donc de tomber sur un article du Mennonite World Review.  Il s’agit là de la première occurrence d’un don des graines – par un universitaire de nom de David Wrone – et non d’une découverte.

A partir de là, l’histoire est plus simple et nous avons quasiment toutes les informations par le biais de la personne citée dans cet article, le professeur émérite de l’université de Wisconsin, David R. Wrone qui a écrit une lettre à ce sujet (source équivalente en français). Ce qu’il dit de cette histoire confirme l’amalgame de deux histoires comme nous l’avons suggéré plus haut dans cet article. Il faut savoir que ce professeur est celui qui a envoyé les graines de courges à la bibliothèque de semences de White Earth pour les faire enregistrer. Il les avait reçues par le biais d’un couple d’Indiana à l’automne 1995 après une visite dans leur potager à l’été de la même année. Ce couple était membre de la nation Miami et a expliqué que cette courge se cultivait depuis plusieurs générations voire plusieurs centaines d’années par cette même communauté autochtone.

Pas de vieux pot, pas de découverte archéologique, pas de germination après 800 ans de conservation… Par contre, une transmission de cette variété de courge sur plusieurs générations, évaluées à plusieurs milliers d’années potentiellement. Même si ce n’est pas au même niveau que l’histoire première, il y a tout de même de quoi faire rêver, que ce soit sur la capacité humaine à déformer des propos et à se créer une histoire ou celle de conserver et transmettre une variété de courge depuis des millénaires…

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Heleo dit :

    « par le biais d’un couple couple d’Indiana »
    « Ce couple était membres »

    (supprimez mon commentaire)

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    1. Ardes dit :

      Bonjour et merci de vos remarques concernant les fautes d’écritures dans cet article. Malgré le soin apporté à la relecture, il peut effectivement subsister quelques problèmes.

      N’hésitez pas à les remonter comme vous le faites ou directement en mail à l’adresse du site : notions.dhistoire@gmx.com.

      Cordialement.

      J'aime

  2. Smithf172 dit :

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