De Hannah Arendt à la haine sur les réseaux sociaux en passant par les Incels : la déshumanisation. [2/3]

S’intéresser à la déshumanisation, c’est s’intéresser à la perte de l’humanité chez l’adversaire. Mais on parle d’adversaire. Parce qu’on oppose réflexivement des groupes entre-eux. « Moi contre toi » ou « Nous vs Eux » deviennent les seuls marqueurs réflexifs qui organisent la manière de penser déshumanisante.

Composant essentiel du processus de déshumanisation, ce clivage est mis en place de manière systématique. Pour comprendre la culture de la haine et la difficulté à débattre sainement en ligne, il faut donc s’intéresser à ce phénomène clivant. C’est ce phénomène qu’il convient de saisir correctement car c’est celui qui est l’axe central de la pensée déshumanisante. Sans clivage social, la légitimation de la violence n’est pas possible.

Voyons donc comment ce mécanisme de clivage toujours à l’oeuvre fonctionne et comment il nourrit à son tour les autres mécanismes de ce processus complexe qu’est la déshumanisation. Cela devrait nous permettre un éclairage plus que bienvenu sur des phénomènes comme le slut-shaming par exemple.

Pour cela, penchons-nous un peu plus profondément sur le travail de Hannah Arendt et de ceux qui l’ont suivi.

Les mécanismes de déshumanisation : comment ça marche ?

Les trois modalités principales de la déshumanisation

Durant la Seconde Guerre mondiale, environ 6 millions de juifs trouvent la mort sous le régime de l’Allemagne nazie. C’est environ les deux tiers des juifs d’Europe mais également près de 40% de la population juive mondiale.

Cet épisode de violence est unique. Pas seulement par sa violence propre mais aussi par sa systématisation, sa gestion administrative et son industrialisation.

Ce phénomène est encore plus marquant lorsqu’on saisit que ce génocide a voulu éliminer une population qui ne représentait aucun danger. Les juifs n’étaient ni un danger politique ni un danger militaire. La notion de dangerosité n’était présente que dans l’imaginaire de certains.

Cela n’a pourtant pas empêché l’instauration d’un clivage opposant les juifs à d’autres et aboutissant à ce génocide. Ce clivage particulièrement visible  dans le cas du nazisme, est pourtant le même que celui que l’on retrouve dans les comportements radicaux, de notre société actuelle.

De l’embrigadement terroriste aux radicalismes des suprémacistes raciaux, en passant par les comportements amoraux et extrémistes des Incels ou bien de certains radicalistes dans des courants plutôt humanistes comme le véganisme ou le féminisme, ce clivage est l’une des étapes obligatoires dans le processus de déshumanisation.

Des sauvages mais pas des êtres humains - Notions d'Histoire
Dans le Disney « Pocahontas », le clivage et la déshumanisation se mettent en place de manière très rapide et de réciproquement entre les deux groupes humains en présence. Chacun retire à l’autre son humanité tout en le diabolisant. Un excellent exemple des problèmes de la déshumanisation et de la relative facilité avec laquelle un tel processus peut se développer chez tout le monde.

Mais comment un tel clivage peut-il s’opérer ? On peut parvenir à répondre à cette interrogation en distinguant trois modalités différentes de déshumanisation :

  1. la déshumanisation des victimes.
  2. le discernement des origines du « mal ».
  3. le désengagement moral.

Ces trois modalités, on va les distinguer en fonction de plusieurs points comme :

  • le rapport à la violence et à l’agression.
  • la dualité entre soumission/obéissance et responsabilité.
  • le rapport à l’humanité.
  • les questionnements moraux.
  • les questions de représentations sociales.

Bien sûr, il y a pleins d’autres points. Mais il me semble essentiel de se focaliser sur ces points en priorité. Les autres points sont des points annexes, secondaires, découlant des précédents. Il est préférable de s’assurer de bien comprendre ces premiers points, plutôt que de se disperser. D’autant plus qu’il reste possible à chacun d’approfondir le sujet par soi-même.

C’est donc autour de ces quelques points et des interrogations qu’ils soulèvent que la déshumanisation va s’opérer.

Le glissement de l’humain vers le non-humain se réalise progressivement au travers de l’œil de l’observateur. De là, va suivre la légitimation de la violence exercée ou subie. C’est ce qui rend particulièrement atroce le dénigrement des victimes de viol. La victime n’est de ce fait plus victime mais responsable, tandis que, en même temps, on lui retire ses émotions en traitant de son caractère humain. C’est d’ailleurs ce qui permet de comprendre comment les Incels peuvent en venir à proposer le viol comme une alternative ou bien à mettre en place des stratégies de viol qu’ils se partagent.

C’est là une illustration très symptomatique des phénomènes de déshumanisation des victimes.

Déshumanisation et faute de la victime - Notions d'Histoire
C’est pas de ma faute, c’est de la tienne. Et puis, après tout, tu l’as un peu cherché et tu as ce que tu mérites. Tu pourrais faire des efforts aussi hein !

N.B : On distingue deux grands types de déshumanisation : la déshumanisation dans un contexte de conflit et la déshumanisation dans un contexte de société et de quotidien (modèle de Nick Haslam). Je suis bien au courant des distinctions et des concepts induits. Cependant, pour bien vulgariser, je pense que cette distinction relève d’une réflexion plus avancée. J’estime que ce serait trop compliqué à traiter dans cette première série d’écrits. Le but étant de fournir une sensibilisation à la déshumanisation ainsi que des remèdes à cette posture, j’ai donc volontairement choisi de travailler sur les éléments les plus importants, qui fondent également les propos de Haslam.

Les principes à l’oeuvre

La déshumanisation des victimes.

A la suite de Arendt, les psychologues sociaux s’intéressent à la déshumanisation depuis les années 70. On pourra penser à la figure d’Herbet Kelman notamment.

La réflexion prend place dans le contexte génocidaire, celui des guerres mondiales, civiles, des conflits coloniaux, etc. Le cadre réflexif est celui du conflit ouvert et franchement guerrier.

Rejetant l’idée – par manque de preuves – des dispositions psychologiques des auteurs de violences, les chercheurs se sont interrogés sur les raisons de ces comportements. Kelman présente ainsi l’idée d’un manque de restrictions morales face à la violence par le biais de certains processus comme l’autorisation, l’instauration de routines et la déshumanisation finalement :

  • L’autorisation, c’est la légitimation des actes  en suivant une obligation d’obéir à des ordres.
  • L’instauration de routines détourne l’individu des questions d’ordre moral puis légitime et normalise les actions exercées.
  • La déshumanisation, progressive, est la conséquence des deux précédents et permet à l’individu de ne pas avoir à appliquer de principes moraux pour toute violence, comme dans le cas d’un meurtre.

Il s’avère alors que les victimes sont des individus dont l’appartenance à l’humanité est remise en cause de manière indirecte. Face à eux, les règles morales, l’empathie et la compassion ne sont plus obligatoirement applicables. Les auteurs de violence ne se sentent alors pas responsable du fait de leur soumission à l’autorité.

En somme les auteurs de violences sont incapables d’agir moralement à cause d’une absence de remise en cause de l’autorité, et par une absence de réflexion du fait d’une habituation à cause de la mise en routine des actes.

Slut-shaming - Notions d'Histoire
L’habituation et la routine des comportements sont également l’une des causes de déshumanisation dont sont victimes les femmes. Il est d’autant plus important d’apprendre à repérer ses mécanismes pour les combattre, qu’il s’agisse du sluts-haming ou du victim-blaming. Les femmes ne doivent pas être privées du droit de disposer de leur corps comme bon leur semble, pas plus qu’on ne doit les juger et les déshumaniser pour leur goût vestimentaire.

Les auteurs se déshumanisent certes mais ils déshumanisent bien plus les victimes. On peut comprendre cela comme une aliénation de l’auteur qui produit une déshumanisation en conséquence de la victime. Mais ils perdent une partie de leur propre humanité au passage.

La déshumanisation des victimes est bien plus importante. Dans un temps de guerre, l’ennemi est alors exclu de l’Humanité – en partie ou en totalité – en fonction de critères subjectifs : raciaux, religieux, ethniques, etc.

Il faut retenir que :

  • l’aliénation et la perte d’humanité se fait principalement sur la victime mais qu’il touche aussi l’auteur dans une moindre part.
  • la déshumanisation est un phénomène tournée vers la victime ayant pour objectif de permettre ce qui est amoral.
  • bien qu’il s’agisse d’un contexte de guerre souvent, les mécanismes à l’oeuvre sont suffisamment explicatifs pour donner des pistes pour comprendre notre quotidien.
  • le processus d’habituation et l’absence de réflexion – par délégation à une autorité tierce – sont des facteurs dangereux conduisant à déshumaniser les victimes quand on se trouve être l’auteur de violences.

Cependant, qu’en est-il dans un contexte qui n’est pas celui de la guerre ? C’est en dehors de ce contexte conflictuel que vient se poser la réflexion de Arendt sur la « banalité du mal ». C’est là également que la réflexion des psychologues sociaux se pose, autour des origines du mal.

La « banalité du mal »

Lors du procès de Eichmann pour crime contre l’humanité, Hannah Arendt le décrit comme un homme ordinaire, banal. Elle exprime alors le principe de « banalité du mal ».

Cela semble contraster avec ses crimes. Il ne faut pas confondre banal dans un sens minimisant les crimes commis. Il faut entendre le mot comme un concept posant l’idée du possible inhumain en chacun de nous. L’idée de potentiel présent chez tous s’oppose alors à l’idée de traits monstrueux et anormaux chez certains. On en vient alors à s’interroger sur ce qui a provoqué le développement de ce potentiel.

Ce potentiel s’exprime en réaction à un phénomène imaginaire provoquant une aversion à propos d’une chose perçue comme un « mal ». Questionner les origines du « mal », c’est s’interroger sur deux choses en réalité :

  1. Au niveau de l’auteur, qu’est-ce qui peut l’amener à imaginer l’existence d’un mal à combattre ?
  2. Qu’est-ce qui peut amener dans un contexte général plus vaste, la génération de l’exercice d’une violence légitimée et donc le développement d’un « mal » ?

Si les deux phénomènes sont très proches, au point de se confondre, la distinction est nécessaire et aide à comprendre au mieux.

Selon Erwin Staub, il s’agit d’actes de violence qui vont nuire et blesser autrui. Cette violence correspond à un processus évolutif difficile à cerner. L’origine en serait la frustration des besoins humains primairs, à savoir les besoins liés à la survie, l’identité, la sécurité, le contrôle, la compréhension du monde, l’autonomie. Vous vous souvenez des Incels ? Cela fait plusieurs écho n’est-ce pas ?

Cette violence émerge  plus facilement dans des conditions sociales difficiles. Le cadre de la guerre trouve alors son explication. De même, les changements sociaux comme les problèmes économiques et politiques, peuvent être perçus comme une source de frustration et une violence.

Dans ce genre de contextes difficiles, on cherche alors un ennemi identifiable, qui serait responsable de notre frustration. Ce dernier ferait obstacle à la réalisation sociale de chacun.

Une fois, l’ennemi identifié et rendu responsable de nos maux, la violence retour est alors acceptable voire souhaitable. C’est à ce moment qu’un mécanisme de déshumanisation se met en place : les ennemis sont alors dépréciés ce qui va permettre d’en faire des victimes de notre propre violence.

Selon le système vu précédemment, les victimes deviennent alors moins humaines. Les comportements amoraux se trouvent alors justifiés tandis que l’on prétend justement défendre ce qui est moral.

Déshumanisation vegan - Notions d'Historie
La cause est bien trop juste pour que je puisse ne pas être du bon côté de la moral, n’est-ce pas ?

C’est cette idée paradoxale qui permet de saisir la spécificité de la « banalité du mal » : à l’origine de la déshumanisation, on peut tout à fait avoir d’excellents principes comme la défense et la préservation de la vie, de la pureté ou bien la volonté d’une société meilleure. Il faut alors comprendre la banalité du mal comme l’expression d’objectifs et de valeurs qui viennent surclasser la notion d’humanité .

Ce sont ces valeurs qui vont servir de passe-droit dans l’exercice d’une certaine violence.

Le désengagement moral

Sur la base de cet engagement auprès de certaines valeurs, la déshumanisation peut se réaliser au travers du désengagement moral, qui va permettre la légitimation des actions violentes sur autrui et l’altération de sa condition humaine.

Déshumanisation et féminisme - Notions d'Histoire
Un cas classique de déshumanisation sur un forum féminin bien connu. Infra-humanisation de la femme, retrait de la capacité à éprouver du plaisir, référence à un supposé mensonge féministe, mise en place de privilèges pour les hommes. Un message somme toute assez classique dans sa déshumanisation et particulièrement anodin au travers du sexisme qu’il génère. Banal, tristement banal comme message.

Les processus de désengagement moral ne peuvent être compris que lorsqu’on a saisi les deux aspects de l’exercice moral :

  1. L’inhibition est le phénomène par lequel un individu va modérer son potentiel inhumain en se confrontant aux standards moraux et en rejetant ce qui n’y appartient pas.
  2. La « proaction » est le phénomène par lequel l’individu est poussé à agir afin de se conformer aux standards moraux.

Les standards moraux sont relatifs à la culture de la personne mais aussi à son développement et à sa socialisation. Ce comportement répond notamment aux attentes morales qui visent l’intégration de l’individu dans la société. Mais cela vise aussi à l’évitement des sanctions morales.

Le désengagement moral dépend principalement du phénomène d’inhibition. L’auto-censure morale est en effet dépendante de la manière dont on perçoit les autres. La déshumanisation va donc permettre d’obtenir une manière d’éviter l’inhibition tout en se conformant aux standards moraux.

La réflexion est alors simple :  si la personne ne respecte pas mes standards moraux, elle est donc moins humaine que moi et je n’ai alors pas à me restreindre. En conséquence, je peux exercer une violence à son encontre ou bien simplement trouver légitime celle qu’elle peut subir. C’est par exemple le cas avec le victim blaming.

Victim blaming by Hewer Candee - Notions d'Histoire
Blâmer la victime est une attitude déshumanisante qui nie la souffrance et la violence subie par une personne pour la rendre fautive. Le seul désengagement moral suffit pour justifier un tel comportement sans que la personne-juge n’ait l’impression d’être amoral. Si l’image peut prêter à sourire, elle est bien moins drôle quand il s’agit de viol, d’accidents graves, de dépression, etc.

Si donc la personne n’est plus humaine, la violence qu’elle subit s’en trouve légitimée. L’individu violenté devient alors responsable de ses propres maux.

En conséquence, je n’ai donc pas à inhiber mes comportements amoraux. Je peux tout à fait faire preuve de manque d’empathie, légitimer la violence sans pour autant verser dans le rapport conflictuel ni même exercer moi-même une violence envers une tierce personne.

C’est bien là tout le problème du désengagement moral : le cadre conflictuel n’est plus un pré-requis pour que la déshumanisation s’opère. Il n’est plus qu’une vague toile de fond. C’est particulièrement flagrant quand on regarde des phénomènes comme le slut-shaming.

Il s’agit d’une déshumanisation particulièrement pernicieuse, mais elle permet de saisir comment celle-ci peut s’exprimer sur les réseaux sociaux en dehors de tout conflit. L’observateur n’est alors plus l’auteur des violences mais plutôt son cautionneur.

En somme ?

On peut synthétiser les mécanismes déshumanisants sous trois modalités et s’apercevoir que la déshumanisation n’est pas un phénomène simple. Pas plus qu’il n’est un phénomène extra-ordinaire. Cependant, malgré les différences, ces modalités ont comme point commun qu’elles cherchent à exprimer un clivage social.

Que ce soit par délégation, routine, désengagement moral, sur-investissement pour une cause « juste », les comportements déshumanisants font partie intégrante d’une mentalité humaine tout à fait classique. Il s’agit donc d’un potentiel présent en chacun de nous qui pourrait s’exprimer en suivant les divers mécanismes réflexifs que nous avons pu traiter dans cet article. Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, il ne s’agit donc pas de quelque chose de restreint aux épisodes fascistes. Il convient de le souligner encore une fois.

Loin du cliché du monstre ou du criminel fou qui rassure les foules dès qu’il se passe un phénomène anxiogène, la déshumanisation permet de comprendre qu’il s’agit d’une composante de notre quotidien que nous devons apprendre à repérer.

Le but évident est de parvenir à contrer cela et de prévenir les comportements déshumanisants. Comment peut-on alors mettre en place des gardes-fous et des stratégies d’évitement de la déshumanisation ? Ce sera l’objet de notre dernier article de cette série.

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