Histoire de conspirer : Quelle recette pour un bon complot ? [3/3]

Nous l’avons vu les théories du complot proposent un argumentaire dont le schéma est bien rôdé. Face à cela, le public est souvent désemparé et enclin à croire que dans cet argumentaire proposé « Tout ne peut être faux ». C’est pour une partie ce qui permet de comprendre que près de 80% de la population française adhère à des théories du complot. Cela revient à dire que seule une personne sur 5 n’adhère pas à des théories faisant appel à des éléments de complots. Dès lors, comment lutter ?

morpheus - complot - Notions d'Histoire
Fait étrange, cette citation de Mopheus dans Matrix est pourtant une critique des croyances des individus. C’est assez paradoxale que cette citation se retouve si fréquemment utilisée par les croyants du conspirationnisme. Au final, cela devient révélateur du problème du complotisme face à l’esprit critique : il est très difficile de se défaire de ses propres croyances pour certains.

Bien que cette analyse soit à prendre avec des pincettes et qu’il faille relativiser (notamment puisqu’il y a divers degrés de complotisme que l’étude ne traite pas), on se rend compte que le phénomène conspirationniste n’est pas un simple événement anecdotique. Une fois ce fait saisi, c’est un premier écueil de compréhension que nous levons.

Le second écueil est caractéristique d’une méconnaissance. On estime ainsi que les phénomènes complotistes sont récents et donc on minimise leur impact. Il n’est donc pas rare de penser que c’est un phénomène de société auquel on adhère pour faire rebelle ou bien qu’il s’agit juste de personnes stupides.

L’idée est que cela n’est pas bien grave et que ce phénomène va disparaître de lui-même avec les évolutions et le temps. Sauf que, les théories du complot sont présentes depuis l’Antiquité. A ceux qui en doutent et qui se disent que « ça va passer tout seul », je vous invite à aller (re?)-lire mon article sur l’Histoire du complot juif pour vous rendre compte de l’inverse.

Pour répondre à tout cela, il faudra déjà s’intéresser aux différents types de théories du complot. Ensuite, il faudra essayer de saisir comment cela parvient à plaire aux individus et pour quels motifs. C’est seulement alors que nous pourrons émettre des propositions de solutions.

Comprendre et déconstruire : mais comment ?

Quels sont les différents types de théories du complot ?

Avant d’aller plus loin dans la compréhension du phénomène conspirationniste, il convient de faire une brève escale réflexive pour saisir les nuances et des différences entre les théories. Il s’agit un peu d’une grande famille car on y trouve de la théorie à succès qui fait la fierté des siens tout comme on y rencontre un peu le cousin attardé dont on ne parle pas trop.

dollard américain preuve du 11 septembre - Notions d'Histoire

Ainsi, pour Michael Barkun, politologue, on peut classer les théories du complot en fonction du niveau de l’objet qu’elles concernent ainsi qu’en fonction des niveaux d’implication que cela requiert. On obtient donc des catégories comme suit :

  1. Le consirationnisme d’événement.
  2. Le conspirationnisme systémique.
  3. Le « super conspirationnisme ».

Revenons vite fait sur chacun.

Au niveau 1, on trouve une théorie du complot limité et restreinte. Le conspirationnisme d’événement est le conspirationnisme qui s’applique à un événement ponctuel, factuel, démontré. Il est limité dans le temps. On trouve bien évidemment l’assassinat de Caesar comme modèle type mais cela concerne l’assassinat de JFK, de Lady Diana ou encore les événements du 11 septembre 2001.

Au second niveau s’ajoute la dimension systémique. C’est-à-dire qu’un complot serait en train de viser la perturbation de nos systèmes sociaux. Soit qu’il s’agisse d’un complot plus large et plus organisé – comme un petit système dans un système -, soit qu’il s’agisse d’un complot qui vise à détruire un système existant pour affirmer un nouveau pouvoir, une nouvelle autorité, etc. Lobby gay, Monsanto, etc sont des exemples suffisamment parlant.

Enfin, troisième niveau. Tout en haut de cette chaîne, on trouve la « super conspiration ». L’idée est que tout ce que nous percevons n’est que le fruit d’un vaste complot englobant tout. C’est le véritable système dans le système. C’est en quelque sorte la matrice et les théoriciens du complot seraient des Néo en puissance.

On fait alors fréquemment référence à des groupes qui seraient surpuissants et qui dirigeraient dans l’ombre. Complot juif, maçonnique, reptilien sont autant de fantasmes conspirationnistes bien connus du grand public. Je ne parle bien évidemment pas des illuminati. Je ne vais pas mordre la main qui me nourrit. Je tiens à mon chèque mensuel moi.

Ce qu’il faut comprendre avec tout cela, c’est que ces différents niveaux que nous pouvons être amenés à rencontrer permettent de toucher tout événement et toute personne. Rien n’est alors épargné et il existe une théorie du complot pour tout.

schéma des complots - Notions d'Histoire
C’est pourtant simple de s’y retrouver, faites un effort quoi !

Par ailleurs, ces différents niveaux de conceptions ne sont pas cloisonnés entre-eux. Ils s’interpénètrent donc allègrement de sorte à former parfois une consanguinité intellectuelle et réflexive dont on se serait bien passé.

Le tout se permet des passerelles réflexives favorisant à nouveau l’adhésion à une théorie du complot annexe. On peut ainsi arriver face à une théorie du complot du premier degré en se posant des questions sur la mort de Lady Diana et repartir avec le complot judéo-maçonnique en poche, mention anti-sémite très bien, avec les félicitations du jury des chercheurs de véritudes.

Ce qui me procure la transition parfaite vers ma seconde sous-partie visant à expliquer comment cela peut autant plaire aux gens.

L’idée de la conspiration : pourquoi cela plaît ?

La théorie du complot est séduisante pour plusieurs motifs que voici :

  • Elle fournit une explication unique, complète et simple à la place de réponses complexes et multi-causales. Il est bien plus simple de dire que c’est la faute du complot juif si nous sommes en crise économique. Ce serait trop compliqué et trop coûteux en énergie de chercher des causes multi-factorielles.
  • Elle adhère parfaitement à tout ce que l’on souhaite. Elle est malléable, modulable en fonction des envies et elle est extrêmement pratique.  Cela peut être la faute des juifs si vous le désirez tandis que pour un autre, cela pourra être la faute des licornes. Pratique.
  • Elle permet de donner une impression d’élu, d’être privilégié qui voit clair. Et comme tout le monde a envie d’être le héros dans une histoire, c’est extrêmement agréable, réconfortant et pratique. Elle peut également donner l’impression d’être plus intelligent que les autres tout en plaçant la personne dans un statut de sauveur
  • Elle redonne des repères à des personnes en difficulté ainsi qu’un sentiment de restauration d’équilibre. « La situation est normale, classique, connue et habituelle avec ce type de complot. » Encore un coup des méchants illuminati quoi, rien de neuf.
  • Elle permet de cibler des coupables dans un monde où la multicausalité tend à donner une peu de responsabilité à chacun.
  • Elle permet de justifier des échecs que l’on a pu rencontrer d’un point de vu personnel tout en évitant de se remettre en cause, de chercher ses propres failles et d’y remédier.
  • Elle donne une impression (fausse) de pouvoir changer les choses. En effet il est rassurant de croire que rien n’arrive par hasard, de penser que tout serait organisé par l’homme. Il suffit ainsi de rendre les événements qui nous échappent compréhensibles pour qu’ils deviennent potentiellement contrôlables. De là, deux options :  on peut avoir l’espoir de briser la conspiration ou bien, on peut avoir l’espoir d’intégrer un jour le complot et donc d’accéder au pouvoir.

Mais si c’était aussi simple, ce ne serait pas autant amusant. Car si les théories du complot peuvent réussir à autant plaire, c’est parce qu’elles tirent profit des faiblesses du public. Isolement social, rejet, faiblesses intellectuelles, inclinaisons idéologiques non-représentées ou sentiments des valeurs bafouées sont autant de possibilités de tirer profit des individus.

Et justement ce sont autant d’éléments qui sont mis à profit et dont les théories du complot fournissent des explications.

Exemple du lobby gay - Notions d'Histoire
Encore ce fichu lobby gay qui accomplit ses actions au mépris de la légalité, qui dénature nos valeurs. Fichu maladie qui nous gangrène nous et la société. Ou quand l’homophobie se sert de cette « conspiration gay » pour sortir des propos totalement décomplexés, gratuits. C’est pas très gay somme toute mais c’est un bon exemple d’un « complot systémique ».

Lutter et déconstruire : mais comment ?

Plus d’éducation ?

Maintenant qu’on a bien cerné le problème en détails, il conviendrait de proposer des solutions.

Généralement, c’est à ce moment que la plupart d’entre-nous pensons à proposer une meilleure éducation. Souvent, on estime qu’il faudrait éduquer plus et plus de monde afin d’éviter que ces derniers ne versent dans le complotisme. Sous-entendu : la compréhension du phénomène conspirationniste ne s’est faite qu’au travers de l’intelligence restreinte de l’individu et de son accès à l’éducation limité. Ou vice-versa

Cette pensée – qui est très fréquente – n’est pourtant pas la solution. Bien sûr, il faut éduquer les populations et personne de sensé ne dira le contraire. Mais demander plus d’éducation, c’est croire que les couches populaires sont les seules touchées par le conspirationnisme.

Le conspiration et l'éducation - Notions d'Histoire
Le manque d’éducation est le premier argument proposé quand on évoque le conspirationnisme. Ce qui reste tout de même une bonne chose car cela signifie que les gens pensent que l’éducation permet de résoudre les problèmes.

Or, c’est loin d’être le cas. En effet, avec les progrès et l’accès à l’éducation supérieure, les individus apprennent principalement qu’ils ne peuvent être sûr de rien tout autant qu’ils apprennent à remettre en cause ce dont ils étaient sûrs.

C’est un cocktail qui permet de faire le lit aux théories du complot en leur préparant un terrain réflexif favorable. C’est d’ailleurs ce qui explique que l’on retrouve parmi les chercheurs de « Vérité » ou les « Truthers » une large part d’ingénieurs ou de spécialistes diplômés.

On se rend donc compte que la solution de l’éducation est une base dont on ne peut se passer mais qu’elle n’empêche clairement pas le phénomène conspirationniste.

Cultiver une méthode réflexive

Malgré ce que l’on peut penser sur notre éducation et les divergences d’opinion relatives à ce sujet, force est de constater que, si les théories du complot perdurent malgré les progrès de l’éducation, c’est bien qu’il y a un souci quelque part.

Plus qu’une éducation supplémentaire, il faut peut-être concevoir que notre manière d’éduquer n’est pas la plus pertinente. Surtout lorsqu’on regarde les écueils et les échecs que cela produit. Nous disposons ainsi d’une éducation qui tente à favoriser un apprentissage par reproduction.

C’est notamment le cas de l’apprentissage de type bachotage où le par-coeur remplace la capacité à produire une réflexion viable. Il n’est alors plus question d’autres choses hormis de reproduire et de se conformer aux attentes. Pourtant, n’est-ce pas là tout le problème ? Quand on accède à un niveau d’études supérieures et dès le lycée, on nous apprend à relativiser et à prendre conscience qu’on ne sait pas tout. Ce sont là deux éléments typiques que l’on retrouve dans les théories du complot.

Peut-être est-il temps d’accompagner l’apprentissage d’une démarche réflexive. A titre d’exemple, dans la pratique historienne, nombreux sont ceux qui peuvent me citer des dates-clefs, me fournir des chronologies, me citer des noms de personnages illustres. Combien sont capables de m’expliquer pourquoi Socrate a choisi d’accepter sa mort ? Combien peuvent m’expliquer pourquoi l’assassinat de Caesar a eu lieu par le Sénat romain ? Combien peuvent me faire un rapide topo explicatif sur quelle était la vision de Napoléon I de la politique et de l’Europe ? Une faible minorité.

Apprendre vs réfléchir

Le premier écueil de notre éducation est probablement là : nous ne favorisons pas assez la compréhension des phénomènes ni la réflexion autour. Ce qui fait que certains émettent alors des réflexions sans avoir les bases pour le faire correctement. C’est particulièrement visible sur les arguments des platistes.

Le second point qui me chagrine cruellement est le suivant : à quel moment va-t-on commencer à apprendre ce qu’est une preuve ? A quel moment va-t-on proposer une assimilation des méthodes réflexives ? A quel moment va-t-on essayer de faire réfléchir les individus de manière critique ? A quel moment favorise-t-on l’esprit critique ? Le vrai, pas le simple esprit différé.

Il faut peut-être faire évoluer notre manière d’éduquer mais aussi faire comprendre que l’éducation n’est pas que le fait d’une institution, qu’il advient à chacun d’entre-nous de nous auto-éduquer.

Bien sûr, des initiatives existent puisque des démarches d’enseignants de l’esprit critique s’opèrent dans les écoles. On apprend par exemple à des enfants à débunker eux-mêmes des fakes-news. Comme quoi, la chose est possible. Toutefois, les efforts sont très localisés et timides.

Changer de rapport à la science et favoriser la bonne réception au public

Ce qu’il faut remarquer également, c’est que la marché cognitif et celui de l’attention sont une pour large partie occupée par des théories fumeuses. On peut en conclure deux choses :

  1. Les théoriciens du complot ou les tenants de ces théories sont beaucoup plus enclins que les scientifiques à faire du prosélytisme, à diffuser et faire connaître leurs idées. Pour preuve, la masse écrasante de produits complotistes mise en ligne, ne serait-ce que sur les plateformes vidéos.
  2. Les scientifiques ne semblent pas tenir compte de l’intérêt de s’occuper de ces théories. Pire, certains ne voient pas l’intérêt de la vulgarisation en général et laissent donc le marché de l’information se faire dévorer littéralement par les théories fantasques de certains.

Comment remédier à cela ? En agissant conjointement avec les structures de diffusion (Twitter, Facebook, Youtube, etc) pour limiter les contenus complotistes et leur diffusion tout en intervenant de manière croissante dans le champ de la vulgarisation. Ce qui suppose une plus grande implication des scientifiques dans ce domaine.

Cependant, cela suppose également une mise en commun des moyens et des actions afin de ne pas se disperser dans des efforts éparpillés qui manqueraient leurs objectifs. Facile à dire en théorie mais bien plus dur à mettre en pratique.

En somme ?

Aborder les questions de complots et de conspirationnisme n’est pas une mince affaire. Il faut saisir de nombreuses nuances, comprendre les typologies, entendre la stratégie complotiste et soulever les zones d’ombres argumentatives pour enfin apercevoir pleinement l’étendue du problème.

Le but n’est pas de convaincre les complotistes les plus extrêmes qui sont généralement trop radicalisés pour s’ouvrir au dialogue. L’objectif est de donner à comprendre à ceux qui doutent réellement pour se défendre contre le côté obscur de la force réflexive.

J’avais déjà brièvement travailler sur certaines théories du complot ou bien j’avais réalisé un rapide article de synthèse sur le phénomène. Pourtant, le recourt à la théorie du complot m’a été encore souvent servi comme un chat vous dépose un cadavre en attendant une gratification, l’air satisfait. Pire encore, j’ai pu constater une large instrumentalisation de l’Histoire afin d’en faire l’acolyte parfait – en apparence – de ces fumisteries rhétoriques. Là réside ma gène et mon inconfort intellectuel. D’autant plus quand la haine et les pseudo-sciences s’en mêlent.

Pourtant, à qui la faute ? Aux personnes qui se trompent sur leurs croyances ? A celles qui cherchent une explication dans le complot par peur de regarder ailleurs ? Aux scientifiques qui ne s’impliquent pas suffisamment ou mal ? A notre manière de faire de l’éducation ? Ou alors est-ce de la faute de chacun de nous pour notre laisser faire et/ou notre tentation de croire ? Peut-être pouvons-nous commencer à changer les choses en partageant cet article. A moins que ce ne soit ce qu’on voudrait vous faire croire en vous utilisant comme les pions de la version officielle.

Quoi qu’il en soit, si vous avez des idées pour améliorer la situation ou des réflexions sur le sujet, libre à vous d’utiliser l’espace en commentaires !

 

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Une réflexion sur “Histoire de conspirer : Quelle recette pour un bon complot ? [3/3]

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