[Négationnisme 1] – Génocide : « Faisons cela bien ! »

Comment peut-on nier un massacre de plusieurs années ayant entraîné l’extermination de 5 à 6 millions d’individus ?

Comment est-il possible d’affirmer que les crimes de masse n’ont pas existé alors qu’ils ont conduit à l’élaboration de la notion de crime contre l’Humanité ?

Devant l’ampleur du génocide juif, il semble difficile de concevoir qu’on puisse en réfuter l’existence. Pourtant, environ un tiers de ceux qui sont au courant de l’holocauste estiment que cela est exagéré. Comment est-ce seulement possible ?

notion de génocide - Notions d'Histoire

J’ai travaillé plusieurs fois sur des cas de négationnisme, par écrits interposés ou même en direct, par dialogue. J’ai également travaillé sur le mythe des 400 juifs absents du World Trade Center. Bien sûr, on retrouve en toile de fond des relents de racisme et d’anti-sémitisme. J’ai déjà traité cela dans un article à part.

Pour autant, une fois encore, je suis confronté à du négationnisme au travers d’un document que l’on m’a envoyé. Comme dit dans l’article précédent.

C’est donc une bonne occasion de s’y intéresser en détails. A la fois parce que cela exerce l’esprit critique et à la fois parce que cela permet de faire un point sur l’Histoire en général. Il est toujours intéressant de raviver la mémoire.

C’est aussi une bonne occasion de s’intéresser en détails à la rhétorique et aux arguments négationnistes. Certains étant très classiques et présents dans le complotisme. Mais c’est surtout parce que les mouvements négationnistes sont toujours vivaces et bien présents.

négationnisme - arménie - Notions d'histoire
Des milliers de Turcs ont défilé à Paris pour protester contre la loi votée par le Sénat © citizenside.com / AFP. C’était en 2012 en France lors du projet de loi concernant la reconnaissance du génocide arménien.

Voici donc le premier article d’une série dédiée au négationnisme et articulée en fonction de chaque argument-clef. Et avant d’entamer ce périple, mettons-nous d’accord sur les fondamentaux.

Qu’est-ce qu’un génocide ?


Pour rejeter une idée, il faut d’abord la connaître et la comprendre. Il faut donc s’assurer qu’on sache bien de quoi il est question lorsque nous parlons de génocide.

Étymologiquement, génocide est composé du suffixe -cide qui signifie tuer et de géno qui vient du terme latin gens (tiré lui-même du grec genos signifiant race ou tribu) qui lui désigne le genre, la famille, l’espèce. Le terme de gens peut être difficile à comprendre.

Si c’est le cas, il faut le concevoir comme un ensemble de personnes liées par des facteurs d’appartenances communs qui permettent de les identifier clairement. Il peut s’agir d’un groupe national, ethnique, racial, religieux entre autres exemples.

Un génocide est donc un crime visant à éliminer un groupe d’individus à cause de leurs points communs.

Toutefois, cela ne suffit pas à définir ce qu’est un génocide. En l’état, ce crime ne se distingue pas d’un simple massacre. C’est d’ailleurs avec cette définition que le public parle à tort de « génocide amérindien » ou de « génocide vendéen ». Certains parlant même de manière erronée de »génocide d’Hiroshima ». Il convint donc d’approfondir pour ne pas se tromper.

Les spécificités d’un génocide


Un génocide est défini par les points suivants :

  1. élimination physique (totale ou partielle) intentionnelle.
  2. systématisation de l’élimination.
  3. programmation de l’élimination.

Élimination physique.

L’élimination physique consiste bien sûr dans le meurtre et le massacre « classique » certes. Mais cela inclut également les moyens permettant d’enrayer la reproduction du groupe visé : castration, interdiction de mariage, interdiction d’enfanter, stérilisation, eugénisme, etc)

Systématisation.

La systématisation est l’application méthodique et rigoureuse des moyens d’élimination. C’est-à-dire que l’élimination est systématique et organisée en plus d’être recherchée activement. La systématisation implique que toute rencontre avec le groupe victime se solde par la mise en place de l’élimination.

Cela signifie également la mise en place d’un système menant à l’élimination, souvent en lien avec la programmation, afin de maximiser l’efficacité génocidaire.

Programmation.

La programmation quant à elle est la mise en place d’étapes à suivre afin de maximiser l’efficacité du génocide. On pensera entre autres moyens au recensement, l’identification des individus, la concentration avant l’élimination au besoin si nécessaire par la ghettoïsation.

En synthèse, un génocide est donc l’élimination physique systématisée et programmée d’un groupe du fait de leurs traits communs.

Les problèmes idéologiques autour du génocide


L’idéologie derrière le génocide repose sur des conceptions hiérarchisant les individus. La population génocidaire se considérant « supérieure » ou « élue » envisage la population victime comme « inférieure » ou simplement « indésirable ».

Le tout suit les principes de déshumanisation dont j’ai déjà parlé en détails. Il faut bien saisir que les populations cibles ne sont considérées que comme un vecteur de problèmes à supprimer.

Le terme de génocide est apparu en 1944 sous la plume de la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale à propos des crimes subis par les Arméniens sous l’empire Ottoman. Cette qualification sera reprise à propos des crimes nazis envers les peuples juifs et tziganes.

Cette conception précise du génocide se distingue donc de la vision souvent trop chargée émotionnellement que peut en avoir le public. Ce dernier utilise bien souvent le terme de génocide pour désigner des meurtres de masses perçus à tort comme des génocides.

Ces derniers ne remplissent pas les conditions d’un génocide et sont seulement des massacres ou des tueries de masse. Cela n’enlève rien à leur portée mais le public à tendance à catégoriser un massacre comme un génocide en fonction du caractère spectaculaire et du nombre de morts occasionnés.

Toutefois, ce mésusage du mot génocide se place dans un contexte identitaire, politique, polémique amenant même parfois une « concurrence mémorielle« .

Concurrence mémorielle - Notions d'Histoire
Caricature faite anonymement pour le site moldave « Flux » (http://www.flux.md/categorii/) par S.I.Cepleanu vers 2005 pour illustrer la « concurrence des mémoires », mise en français pour Commons.

L’idée de génocide amérindien, vendéen ou même l’idée d’un génocide d’Hiroshima permet en effet une approche négationniste subtile qui affirmera qu' »il n’y a pas que le génocide juif » ou encore que l' »on parle trop de ce dernier ». Il est aussi possible de lire qu' »on n’entend pas autant les autres victimes se plaindre ». Le mésusage du terme de génocide réhausse l’importance d’un crime de masse tout en minimisant et diluant l’importance des véritables génocides.

En somme ?


Le terme de génocide est précis et désigne une réalité certaine. Il est à distinguer des usages erronés souvent réalisés par la presse ou le grand public.

Comprendre ce terme et sa signification permet de saisir de quoi on parle. Et surtout, cela permet de comprendre quels sont les enjeux derrière ce mot.

La concurrence mémorielle, la charge émotionnelle, le négationnisme et les crises identitaires accompagnent régulièrement le sillage du génocide et contribuent à en fausser le sens.

Il faut également noter que la création de « faux génocides » par le biais de mésusages du terme ou bien par l’invention de « légendes noires » contribue à galvauder la réalité génocidaire tout en permettant un certaine dénialisme scientifique. Une stratégie qui n’est pas anodine et qu’il convient de reconnaître.

Cela confère un contexte particulier dont le négationnisme va chercher à se nourrir tout en niant toutes ou certains des spécificités propre à un génocide. Nous verrons cela plus en détails dans un point dédié au négationnisme et surtout à sa démarche hypercritique.

Quelques lectures sur le sujet :


  • Sur la question de la définition du génocide, cet article approfondit la question plusieurs fois et donne des approches intéressantes à explorer. Il est tiré de La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance. qui constitue une lecture intéressante sur le sujet. Notamment par son approche chronologique.
  • Concernant le génocide juif en lui-même je recommande de prendre le temps de la lecture du site du PHDN, pour ceux qui veulent se remettre en mémoire de quoi il est question. Le site est d’ailleurs LA référence quand il s’agit de négationnisme.
  • Un point sur le génocide arménien, toujours du PHDN. Moins connu mais véritable génocide de la première guerre mondiale.
  • A propos de la concurrence mémorielle, ce livre pourra vous intéresser sur le phénomène en lui-même : La concurrence mémorielle. Une lecture synthétique et critique est disponible ici.

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3 réflexions sur “[Négationnisme 1] – Génocide : « Faisons cela bien ! »

  1. Marc 13 février 2019 / 20 h 44 min

    Intéressant! Une question subsiste… peut-on parler de génocide pour des événements ayant eu lieu avant l’invention du terme génocide? En d’autres termes, des génocidaires ne sachant pas qu’ils le sont… le sont-ils?

    J'aime

    • Ardes 14 février 2019 / 11 h 13 min

      Merci du commentaire.

      On peut parler de génocide avant l’invention du terme à partir du moment où les éléments qui le composent sont respectés Par exemple, le génocide arménien a eu lieu de 1915 à 1916.
      D’un point de vue technique, c’est cependant bien souvent plus compliqué car le génocide est facilité par les moyens que procure l’industrialisation (axes et moyens de communications rapides, productions en masse notamment). Cela permet donc la mise en place de meurtre de manière très systématisé, à un dégré qu’on ne retrouve pas au Moyen âge par exemple.

      C’est donc les éléments qui composent le génocide qui permettent d’affirmer qu’il en est question. L’apparition du terme est indépendant de sa composition, même si le fait que le terme apparaisse au XX°siècle est assez révélateur sur la présence et la constitution du phénomène.

      Pour le reste de votre question, des génocidaires savent forcément qu’ils le sont. La systématisation et la plannification des meurtres demandent une implication active dans le processus qui ne permet pas de « génocider » sans s’en rendre compte. Le génocide débouche d’une volonté, souvent elle-même une conséquence idéologique dont les individus sont des acteurs-moteurs.

      Est-ce plus clair ?

      J'aime

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