[Négationnisme 4 ] – « On ne peut pas se fier aux témoignages ! » – Vraiment ?

Rabâché jusqu’à la nausée, le négationnisme insiste régulièrement sur l’absence de valeurs des témoignages. Tout particulièrement, il insiste sur les contradictions des témoignages pour établir qu’on ne saurait s’y fier lorsqu’on est rigoureux.

La problématique a pourtant déjà été traitée par les historiens et le domaine de l’historiographie. Qu’en est-il ? Et pourquoi ?

Nier les témoignages ? - Notions d'Histoire

Pourquoi on ne pourrait pas se fier aux témoignages ?


L’approche négationniste insiste sur les contradictions des témoignages. Elle en conclut que ces témoignages divergent trop, ce qui les rend inexploitables. L’accent est particulièrement – et excessivement – mis sur les témoignages contradictoires, ce qui ne permettrait donc pas de juger.

Cette approche est l’un des piliers de l’argumentation du document que l’on m’a confié. La simple lecture des quelques pages du tract amène à reconsidérer l’aspect des témoignages et leur utilisation. Pour autant, est-ce vraiment nécessaire ?

Qui plus est, cette approche tend à faire croire que les historiens ne s’occupent pas des soucis inhérents aux témoignages ou bien qu’il les délaissent. Il faut admettre qu’à la fin d’une lecture de ce genre, on s’interroge. Peut-être même que certains seront pour le moins perdus.

Cependant, cette approche est très spécifique et ne fonctionne qu’en l’absence de tri et de hiérarchisation du niveau de preuves. Ce que le négationnisme se garde bien d’énoncer.

Comment décider de la valeur des témoignages ?


Évaluer la quantité des témoignages concordant pour juger de la validité.


La première manière est simple. Il suffit de décider de la valeur des témoignages en fonction de leur nombre. Plus le nombre de témoignages sur un point commun est important, plus on est en droit d’accorder de la fiabilité à ces témoignages. C’est ce qu’on appelle la concordance des témoignages.

Ainsi, si 10 témoignages affirment un feu et que deux autres témoignages affirment le contraire, on penchera de manière légitime vers le plus grand nombre.

C’est une approche très simple et elle constitue une première étape fondamentale.

Le négationnisme tend à en faire fi afin de traiter tous les témoignages sur le même plan. Ce qui n’est pas rigoureux et de surcroît malhonnête.

En effet, dans le négationnisme le nombre de témoignages importe peu et est traité de manière équivalente à un seul. Un unique témoignage contradictoire se retrouve à avoir autant de poids que tous ceux auxquels il s’oppose.

Confronter les témoignages aux sources historiques.


D’aucuns affirmeront alors que parfois, c’est le témoignage contradictoire qui est juste et qu’on peut affirmer cela sans pour autant tomber dans le négationnisme. Et ils auront raison.

Cependant, cela suppose une analyse du contenu des témoignages et une confrontation aux sources disponibles. C’est la seconde manière d’attribuer de la valeur aux témoignages : la confrontation. Chose que le négationnisme ne réalise aucunement, du fait du doute, de l’hypercritique et de la suspicion à charge.

téméoignage - différence - Notions d'Histoire

En soi, si 10 témoignages affirment que le mur était noir et qu’un témoignage les contredit en affirmant que ce même mur était blanc, l’Historien tendra à accorder plus de crédit a priori au plus grand nombre. Et il ne partira pas sur un présupposé gratuit d’un mensonge opérant car il saura rester professionnel et impartial, sans tomber dans une posture à charge.

Quoi qu’il en soit, il ne s’arrêtera jamais là. Il ira vérifier la couleur du mur, chercher dans les témoignages ce qui pourrait expliquer une telle différence de couleur (mur repeint à un moment et témoignages réalisés à des moments différents par exemple).

Tout ceci est un travail d’analyse, d’investigations, de vérification, de confrontation. C’est le propre du travail de l’Historien que tend à nier purement et simplement le négationnisme. Dans le but précis de jeter un discrédit sur le travail des historiens face à leur impossibilité à effectuer une démarche scientifique rigoureuse de démonstration.

Il est donc bien permi de donner du crédit aux témoignages et il y a pour cela des méthodes rigoureuses à employer qui sont propres à la démarche de l’Historien.

De ce fait, quand cet auteur négationniste balance d’un ton péremptoire qu’on ne saurait se fier aux témoignages, il étale crassement son ignorance de l’Histoire et de ses méthodes en plus de faire preuve d’une malhonnêteté à faire rougir un politicien.

Quand tu ne connais rien à l'Histoire - Notions d'Histoire
Un négationnisme prétendra toujours s’y connaître dans la pratique de l’Histoire et n’être pas n’importe qui. Dans les faits, on est loin du compte comme cette double négation tend à la souligner.

Et quand on ne peut pas ?


Dans ce cas, on envisage plusieurs options différentes :

  • On estime que les témoignages sont inexploitables et on fait sans. On attendra d’autres sources, de nouvelles découvertes pour pouvoir les traiter. Au mieux, on ne pourra que formuler des hypothèses et rien de plus.
  • On formule des interrogations, des doutes. On indique des pistes à explorer, des investigations supplémentaires à effectuer.
  • On suspend son jugement en affirmant clairement que les éléments à dispositions ne permettent pas de conclure.
  • On se passe des témoignages et on utilise d’autres matériaux historiques qui ne manquent pas.

Il faut bien comprendre que même dans ces quelques cas minoritaires, cela n’empêche pas l’Historien d’accomplir son travail. Il change simplement son fusil d’épaule.

Toutefois, dans le cas de Dachau, nous avons suffisamment d’éléments qui permettent aux historiens de travailler de manière sûre. De même en ce qui concerne les témoignages concernant le génocides juifs et leur corroboration avec les sources dont l’Histoire nous abreuve.

En somme ?


Malgré ce que voudrait nous faire croire le négationnisme et le document présent, le travail des témoignages est possible de plusieurs sortes. L’attribution de fiabilité se fait de plusieurs manières dont l’historiographie a déjà amplement débattue.

Le travail de l’Historien se départit donc très largement de l’approche simpliste et fausse qui est mise en avant par le négationnisme.

Bien que la place des témoignages soit importante, l’erreur du négationnisme et de notre auteur de la même veine est de considérer ceux-ci comme les seules sources de l’Histoire, de limiter et/ou de réduire le travail des historiens dans leur manière d’appréhender les témoignages et leur contenu.

La seconde erreur est de nier toutes les autres sources de l’Histoire qui permettent tout à tour de travailler les témoignages et de s’en affranchir.

Il est plus qu’intéressant de voir que l’argument ne tient absolument pas et, qu’en prime, il a déjà été traité par la discipline historique. Toutefois, c’est également l’une des critiques qui est souvent adressée par méconnaissance aux sciences humaines, réduisant ces dernières à une simple collecte de témoignages et à un travail d’écriture et d’interprétation subjective.

Cet argument est intéressant à connaître également car il fait écho à la valeur de la preuve en science qui est souvent mal connue par le grand public.

En revanche, cet argument négationniste est très intéressant  étudier car il est censé permettre de nier la plus forte preuve qui existe sur le génocide juif : le consensus historique. Or, il ne suffit pas de simplement dire non pour que les choses se modifient, ce que nous verrons en détails dans la suite.

Quelques lectures sur le sujet :


  • A propos de la place des témoignages dans l’historiographie et les cas de génocides, on pourra lire cet entretien avec Hélène Dumas : La place des témoignages de victimes dans l’historiographie du génocide des Tutsi du Rwanda. Y est traité la place du témoignage, le rapport à l’archive, l’encadrement du témoignage au travers de l’entretien oral, etc. Une manière de mettre les pieds dans l’historiographie de manière simple.
  • Sur le rapport parfois compliqué au témoignage et la nécessité du travail de l’Historien pour accompagner sa réception, ainsi que l’analyse nécessaire : Le témoignage historique : document ou monument ?
  • Un peu à côté du sujet et pourtant paradoxalement en plein dedans : Récit, preuve et témoignage : argumenter en histoire à l’école permettra de revenir sur les bases de la méthode historique, son type d’enquête, tout en insistant sur la nécessaire différenciation entre l’Histoire et le récit. Le tout tournant autour du statut de la preuve et des spécificités de l’Histoire.
  • Concernant le génocide juif, on se fera une petite idée des documents en présence qui accompagne les témoignages en consultant cette page : Le génocide en documents. De quoi battre en brèche l’idée que l’Histoire ne travaille que sur des témoignages, s’il fallait insister sur ce point.
  • S’il fallait enfoncer le clou sur les questions de la production historique, je recommanderais alors de lire : Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954 ; nouv. éd. Paris, 1975. Tout y est et on ne devrait pas vouloir parler d’Histoire sans avoir lu cet ouvrage. Pas plus qu’on ne devrait ignorer les propos d’Antoine Prost.
  • Pour ceux qui ne sont pas familier avec certaines méthodes en sciences humaines, je vous recommande d’aller lire la page wiki sur la méthode qualitative et son pendant, la méthode quantitative. De sorte à se faire un bon aperçu des méthodes et outils de travail.

Vous voulez me soutenir dans mes efforts, vous pouvez me faire un don sur Tipeee ou regarder une vidéo pour m’aider.


 

 

 

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