L’Histoire, complice du 11 septembre ? – Réponse à mon conspi

“Pourquoi l’Histoire ne s’occupe pas du 11 septembre 2001 ?”

Cette question m’a été posée il y a un bon moment par une association adhérant à la mentalité conspirationniste : ReOpen911. Etant donné les sous-entendus et le caractère passif-agressif de mon interlocuteur, j’avais choisi de l’ignorer purement et simplement.

Mais cette question est revenue plusieurs fois sur le net, au travers de plusieurs sous-entendus et affirmations péremptoires. Mettons donc un point final clair à cette question : l’Histoire produit-elle un silence complice à propos des événements du 11/09 ?

Selon le complotiste moyen, il ne peut y avoir de hasard. Si donc l’Histoire ne traite pas du World Trade Center et des attentats, ce n’est pas un hasard. C’est forcément de la connivence avec les autorités. Les historiens ne traitent pas de ce sujets parce que ce sont des vendus. Soit ils ont trop peur de s’opposer au gouvernement (peur de perdre leurs revenus, leur autorité, etc), soit ils préfèrent se taire car ils participent à notre asservissement mental. Réveillez-vous bande de moutons ! C’est pour cela que les gens restent silencieux !1


Une question posée par Reopen


Pour ceux qui ont la joie d’ignorer de quoi et de qui il s’agit, sachez que Reopen 911 est une association virulente sur les réseaux, aux pratiques douteuses, à la mentalité conspirationniste et proche des mouvances d’extrême-droite.

Cette association est partisane de la théorie de l’inside job. Elle remet en cause avis et compte rendu des experts en versant régulièrement dans le dénialisme scientifique. Elle n’hésite pas non plus à tomber régulièrement dans le harcèlement. Un personnage des plus charmant à croiser au détour d’une discussion internet.

Me poser cette question est tout sauf innocent en ce qui les concerne. C’est une posture à charge où il est sous-entendu qu’il n’est pas anodin d’observer un tel silence de la part des historiens. “Comme par hasard.” L’idée sous-jacente : soit l’on est de connivence pour ne pas en parler et remettre en cause la “version officielle”, soit on a peur des représailles.

Je ne traiterai pas de ces accusations car je n’ai pas envie de tomber dans le piège de l’inversion de la charge de la preuve2 et surtout parce qu’on n’obtient jamais gain de cause auprès des convaincus.

Toutefois, la question mérite une réponse car elle m’a été plusieurs fois servie. Etant donné que cela révèle une mécompréhension de l’Histoire, c’est une bonne occasion de la dissiper.


Une question à plusieurs niveaux


“Pourquoi l’Histoire ne traite pas du 11/09 ?” Cette simple question demande en réalité de comprendre plusieurs points de réflexion :

  • Qu’est-ce qui relève de l’Histoire et qu’est-ce qui n’en relève pas ?
  • Qu’est-ce qu’un objet d’Histoire ?
  • Quelle différence entre actualité, journalisme et Histoire ?
  • A partir de quand un événement appartient à l’Histoire ?
  • Peut-on faire une histoire du temps présent ?

La question est donc souvent mal pensée tout simplement parce qu’on ne connaît pas bien le contexte réflexif dans lequel elle s’inscrit.


Qu’est-ce qu’un objet d’histoire ?


Par ce terme, on désigne tout ce qui est le sujet d’une recherche historique, qu’il soit matériel ou non. Si tout peut techniquement être objet d’histoire, dans la pratique, ce n’est pas le cas.

Pour être un objet d’Histoire, il faut que le sujet d’étude puisse respecter les critères de la méthode scientifique. Ce qui exclut de facto les questions théologiques par exemples. En revanche, l’impact des réflexions théologiques est un phénomène observable et quantifiable. Il peut donc être un objet d’histoire.

Il faut donc distinguer un critère secondaire important : un objet d’histoire doit être quelque chose d’observable.

D’autres critères peuvent venir s’appliquer en prime. La question se rapproche alors de celle des sources et de leur accès. En effet, bien qu’un sujet de recherche soit clairement observable, il peut arriver qu’on n’ait pas accès aux sources le concernant. Non-étudiable dans les faits, ce n’est donc pas un objet d’histoire et ce jusqu’à ce qu’on puisse parvenir aux sources.

Détailler toutes les conditions qui font un objet d’histoire serait trop lourd et bien trop long pour un simple article de vulgarisation. Les quelques critères que nous avons vu sont cependant cruciaux pour comprendre la question posée par Reopen.

En résumé : Tout peut être un objet d'Histoire sous certaines conditions précises. Qu'il s'agisse d'un objet physique ou bien d'un événement comme le 11/09, il faudra toutefois que le sujet puisse respecter la méthode scientifique, être observable. Il faudra également qu'on puisse avoir accès à ses sources. Néanmoins, pour les événements, d'autres spécificités sont à prendre en compte.


A partir de quand un événement relève-t-il de l’Histoire ?


Malgré une certaine forme de consensus sur cette question, il existe encore des débats sur certaines points.3

Avant tout, il vous faudra comprendre un point majeur avant de continuer : un événement qui a eut lieu appartient directement au passé mais pas directement à l’Histoire.

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Nous sommes toujours dépendants des sources. Comme celles-ci ne sont pas toujours disponibles de suite, il faut attendre qu’elles le deviennent. On dépend ici de l’accès aux archives diverses.

A titre d’exemple, des archives peuvent être sous scellés pendant une soixantaine d’années. Pour faire simple, on considère que cette durée de 60 ans est un bon repère. Même si souvent, une durée plus courte de 30 années est envisagée.

D’autres raisons font que l’on peut préférer cette limite-repère de 60 ans. C’est souvent la durée avec laquelle disparaissent l’émotivité et la partialité. Ce qui est sensé permettre un travail plus adéquat de l’Historien. En effet, moins impliqué émotionnellement, moins “à vif” dans l’événement l’Historien usera moins de sa mémoire – qui est faillible – au profit d’un vrai travail scientifique des sources. De même que son travail arrivera dans un climat plus serein en théorie auprès du public.

Respecter un délai de traitement pour se détacher des événements est donc important.

Quand on voit que des sujets comme celui des amérindiens, vieux de plusieurs siècles, provoquent nombre d’insultes envers les historiens, avoir du recul semble plus que nécessaire. Vous en doutez ? Regardez les réactions à la con qui ont suivi l’incendie de Notre Dame de Paris, appelant directement au complot, etc.

En résumé : Les Historiens sont globalement d'accord sur le fait qu'un événement appartient à l'Histoire à partir du moment où toutes ses sources sont disponibles. Ils sont également d'accord sur le fait qu'un certains temps est nécessaire entre l'arrivée de l'événement et son traitement, afin de favoriser un meilleur recul et un travail scientifique de meilleure qualité. Les avis divergent toutefois sur la durée minimum à partir de laquelle on peut considérer avoir suffisamment de recul sur l'événement pour pouvoir le traiter.

Pourtant, certains n’hésitent pas à traiter de tels sujets. Comment tu expliques cela ?

Je répondrai qu’avant toute chose, il ne faut pas confondre journalisme et démarche d’historien.


Actualité, journalisme, objet d’Histoire : quelles différences ?


De manière synthétique et en dépit des points communs, les différences tiennent aux objectifs de chacun :

Actualité et journalisme Histoire
Vocation Informer.Investiguer (même si c’est bien plus une exception de nos jours) Reconstituer. Faire comprendre. Faire réfléchir.

En terme de démarche, ce sont des choses très différentes, voir parfois drastiquement opposées dans les faits.

Autre point : actualité et journalisme sont largement soumis à la concurrentialité du marché cognitif.4 Dans leur domaine, il est crucial d’être dans les premiers à diffuser une information, souvent au dépit de sa pertinence et de sa véracité. Il ne faut pas oublier hélas que l’objectif est d’être rentable et de capter une audience avant de l’augmenter. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi la presse fait toujours les choux gras des contenus anxiogènes.

La démarche de l’Historien reste malgré tout bien moins encline à se soumettre à ces principes. La longueur des recherches à entreprendre aide à calmer le rythme pour ainsi dire.

En résumé : Le journalisme ne prétend pas avoir atteint une rigueur scientifique. L'Histoire si. Cela fait une énorme différence.


Une Histoire du temps présent ?


On touche là un problème épineux pour les historiens. En effet, au cours du dernier quart du XX°s, on a vu apparaître un mouvement d’Histoire qui se focalise sur le temps présent. Ce courant officiel qui est présent notamment au CNRS est l’objet d’un très grand nombre de critiques. 5 6 7 8

Faire de l’Histoire du temps présent de manière scientifique et professionnelle est certes possible. N’est-ce cependant pas l’exception plutôt que la règle ? On peut se poser la question quand on voit que les propres membres de ce courant appelle à une meilleure compréhension des écueils et des risques, à une plus grande rigueur.

Le sujet mériterait à lui seul un article complet. Résumons la chose ainsi : Une histoire du temps présent – incluant dont le 11/09 – est possible mais comme c’est un domaine dont la scientificité est sujette à caution, une prudence excessive est de rigueur. On s’en tiendra éloigné pour le moment.

Le risque est encore trop grand malgré une démarche honnête de tomber dans la confusion de l’Histoire avec la mémoire.

Au mieux, peut-on attendre que cette discipline – somme toute récente – perfectionne ses outils afin d’éliminer aux maximum ses risques d’écueils.


Ma réponse à Reopen ?


Pourquoi l’Histoire ne traite pas du 11/09 ? Complice d’un complot éhonté ? Peur des représailles d’un gouvernement malsain ? Envie de palper de l’agent sous la table pour notre silence ?

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La réponse est bien plus simple. Nous essayons d’être des professionnels. En tant que tel, le 11/09 est un objet de mémoire mais pas encore un objet d’Histoire. Tant parce que cet événement défraie encore la chronique actuelle que parce que les conséquences de cet événement ne sont pas encore achevées. Ce qui rend impossible le traitement du 11/09 en tant qu’objet d’Histoire, comme nous l’avons vu plus tôt.

La question posée par Reopen911 l’est sous forme d’une fausse dichotomie classique de la mentalité conspirationniste. Cependant, il est intéressant de voir que beaucoup se posent cette question. Pour la simple et bonne raison qu’ils ne savent pas ce qu’est un objet d’histoire ni les critères qui font qu’un événement peut relever de la démarche historique ou non.

Comme bien souvent, Reopen nous propose du caca en tube en guise de question. L’odeur étant sensé cacher la suspicion lourde derrière l’apparente interrogation. La démarche qui se veut sincère ne l’est pas tant au vu des sous-entendus et surtout de l’absence de recherche de la personne derrière.

Je suis d’accord que la démarche de l’Historien n’est pas toujours la plus accessible pour le public. Toutefois, le minimum quand on pose une question “sincère”, c’est de ne pas partir sur des présupposés de complot et d’aller faire un minimum de démarches de recherche.

Tout ceci pour démontrer encore une fois que la démarche de Reopen911 n’est ni honnête ni même impartiale contrairement à ce qu’il annonce. Sa question est bien plus une mise à charge de l’Histoire, une accusation visant à lui assurer une quelconque visibilité sur la toile pour racoler.


En résumé ?


Ne vous laissez pas avoir par des démarches douteuses.


Chaque jour, un vulgarisateur s’effondre psychologiquement à force de travailler dans la fange conspi. Vous pouvez faire la différence ! Donnez !


Sources


  1. Malheureusement, mon propos n’est pas une parodie. On peut lire ce genre de chose sur le forum officiel de Reopen911 (qui se dédouane bien sûr de tout cautionnement mais qui s’arrange bien des propos tenus). Ce dont je parle est notamment lisible ici et vient s’appuyer sur les propos de Frances T. Shure, psychologue supportrice du mouvement Architectes et Ingénieurs pour la Vérité sur le 11 Septembre. Le propos est loin d’être anecdotique dans ce microcosme. ↩︎
  2. La charge de la preuve revient à celui qui fait une affirmation. C’est donc à celui qui affirme quelque chose d’apporter la preuve que ce qu’il dit est vrai. l’inversion de la charge de la preuve revient à demander à son interlocuteur de prouver que vous n’avez pas raison sans avoir besoin d’apporter des éléments prouvant ce que vous affirmez. C’est une posture fallacieuse. ↩︎
  3. La question de l’accès aux archives pose plusieurs sous-questions : doit-on avoir accès à toutes les archives ? Peut-on faire avec des archives partielles ? Doit-on attendre la fin de la confidentialité de certaines archives ou bien réaliser une histoire “temporaire” ? Ce sont là des débats de spécialistes qui continuent de nos jours. De l’autre côté, la durée nécessaire à une prise de recul est un sujet houleux qui diffère également en fonction des pays et des approches. ↩︎
  4. Le terme a été mis en avant par Gérald Bronner. Pour ceux qui ont du mal à saisir de quoi il est question, lire ceci. ↩︎
  5. Certaines critiques ont été bien synthétisées dans la page wikipédia qui parle de l’Histoire du temps présent. Je ne vais pas y revenir. La lecture des différentes sources liées sera néanmoins enrichissantes pour ceux qui veulent approfondir le sujet et comprendre le débat. ↩︎
  6. Je partage ces critiques pour avoir été témoins durant mon cursus universitaire de plusieurs de ces écueils ainsi que de leurs conséquences désastreuses à savoir l’agentification sociale, l’instrumentalisation politique de l’objet de recherche qui devient un outils idéologique de démonstration ainsi que la trop forte mise en avant d’une approche prescriptive des sciences historiques. Le risque – trop fréquent – est de faire de l’Histoire une justification du politique présent ainsi qu’une caution de la mémoire collective (même si elle est fausse). ↩︎
  7. La science est un approche descriptive – aka “Voilà ce qui est !” -. Lorsqu’on se sert de la science pour faire une approche prescriptive – aka “Voilà ce qu’il faut en penser !”, on tombe dans l’instrumentalisation au profit d’une opinion. Le problème est majeur dès lors qu’il touche aux domaines de l’éducation comme on peut le lire ici. Il s’agit tout autant d’une question d’impartialité que d’honnêteté du chercheur. ↩︎
  8. Pour en savoir plus sur l’Histoire présent, Henry ROUSSO, directeur de recherche au C.N.R.S., Institut d’histoire du temps présent a notamment écrit l’article de l’encyclopédie universalis à propos de cette discipline. A mettre en parallèle avec cette lecture synthétique sur l’Histoire du temps présent. ↩︎

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