Du récit au discours scientifique réel : théorie des pierres moulées de Gizeh

Confronté de manière plus régulière aux internautes et aux amateurs d’histoire, pour le meilleur comme pour le pire, un constat s’est imposé : la première partie des internautes est capable de fournir une réflexion historique, des arguments, des sources ; ceux qui composent la seconde partie sont capables de fournir une réflexion mais sans arguments, ils en viennent donc à réciter une sorte de cours ; les derniers – peut-être ceux qui sont le plus en formation – racontent la plupart du temps des histoires.

Ceux-ci sont victimes des documents qui circulent sur internet. Ils consomment sans forcément faire attention à quoi ils s’attaquent puis, croyant détenir quelque chose, ils vont partager viralement ou plus simplement régurgiter ce qu’ils auront vu ou lu au fil des conversations. L’Histoire tourne alors à la petite histoire, au récit, à la fable. Comment peut-on lutter contre cela ?

C’est à ce titre que je me suis fait la réflexion qu’il faudrait fournir aux lecteurs des moyens simples de pouvoir juger de la pertinence de leurs lectures et donc de faire la distinction entre un récit et de l’Histoire à proprement parler.

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Même si le récit est une manière d’appréhender l’Histoire, il faut tout de même savoir le reconnaître pour être capable de le dépasser. Le récit est la première étape incontournable de la fabrication de l’Histoire mais cette étape ne saurait être suffisante en elle-même. La seconde étape, permise par le récit, est l’élaboration de la réflexion.

Du récit limité aux interrogations de l’Historien : l’apparition des arguments et des sources

Le point déterminant de cette réflexion repose sur le fait que le récit n’est pas de l’histoire car il ne fournit aucune réflexion et encore moins une explication quant aux événements traités.  Il s’avère que le récit n’est qu’un résumé, une trame factuelle qui ne laisse aucune place à la réflexion ni même au questionnement. C’est d’ailleurs assez dangereux quand on considère le récit, qu’il soit journalistique ou historique, comme étant de l’histoire à part entière. Ainsi,  peut-on dire que le fait d’écrire une chronologie est une manière d’écrire l’histoire ?  Si on se cantonne au cadre de l’histoire événementielle, alors oui, c’est de l’histoire. Toutefois, personne actuellement ne se limite à une tel niveau pour un motif simple : observer l’histoire c’est se poser la question du pourquoi et du comment. À ces deux questions, le récit est incapable de répondre puisque celui-ci ne fait que tenir sa posture neutre d’observateur.

Le problème du récit c’est qu’il est une matière pour faire de l’histoire. Il peut s’agir du témoignage, de l’information, d’un observation. C’est la base sur laquelle vient se greffer la recherche historique. Cela pose également le problème de la partialité des sources qui même si elles se disent impartiales sont toujours influencées par le contexte dans lequel elles s’ inscrivent.  De cette manière,  il faut comprendre que le récit ne reste que le point de départ et non une finalité. C’est à ce moment qu’interviennent les arguments et les éléments appuyant le récit. Chargés de donner du corps aux propos tenus, les arguments sont le corps du document historique et de tout document à visée scientifique, de tout élément d’étude.

Le récit évolué, avec arguments et sources demeure un récit : comment s’en défaire ?

De la même manière, il faut savoir que la simple mise en exergue d’éléments ne suffit pas pour produire de l’histoire. C’est tout autant vrai et ce pour n’importe quel document historique. À ce titre, un document d’histoire se doit d’apporter des arguments, des exemples nous l’avons vu. Cependant, plus important, un document d’histoire se doit d’apporter des sources pour appuyer son propos. Même si toutes les sources ne se valent pas, c’est souvent un premier pas vers une qualité certaine du document. Toutefois,  le lecteur devra de son côté s’intéresser aux sources en elles-mêmes ainsi qu’aux effets de rhétoriques mis en place et qui peuvent être nombreux : inversion de la charge et de la preuve, argument d’autorité et bien d’autres sont des recours d’auteurs peu scrupuleux et n’hésitant pas jouer des divers artifices à leur portée pour pervertir le lecteur tel un gourou littéraire. Le remède est simple sur le papier mais bien plus compliqué dans la réalité, c’est un travail pour le lecteur, une obligation pour l’historien : l’esprit critique.

Petit exemple de récit évolué et de critiques

Un petit exemple avec une vidéo relayant une théorie que je vois régulièrement passer sur les réseaux sociaux. Leurs auteurs s’intéressent la plupart du temps à réaliser un joli récit et à proposer une explication qui les arrange. Sans juger les personnes ou les objectifs, le but est régulièrement de dénigrer l’archéologie et l’Histoire en partant de principe que les tenants de ces disciplines ne sont pas à même de nous renseigner, du fait de plusieurs facteurs. Bien souvent, les théories émises sont défendues becs et ongles par leur propriétaire qui s’insurge de la non-reprise par les « scientifiques ». Il faut comprendre que la différence entre le récit et l’Histoire est justement au cœur du problème de la validation de ces théories : c’est justement parce que ces théories ne font qu’un récit sans ajouter d’arguments, de sources qu’elles se retrouvent facilement démontée par les scientifiques et donc qu’elles ne reçoivent aucune validation. A cela s’ajoute le fait que bien des théories ne tiennent pas compte de l’état des découvertes ni même des éléments historiques…

Je remets donc la vidéo ici et à la suite, le commentaire que j’avais pu en faire rapidement sur les réseaux sociaux, mais avec un peu plus de détails et de précisions :

  1. L’idée des blocs moulées est séduisante mais fausse. On peut observer des fossiles dans les blocs et on peut se rendre compte que les blocs proviennent d’une carrière située non loin du chantier de construction. Par ailleurs, on connaît la constitution des blocs et le type de roche qui est du calcaire.
  2. Les égyptiens avaient-ils la possibilité de mouler des pierres ? C’est une question que m’a déjà posé un lecteur en privé. Oui, ils avaient les matériaux et les capacités intellectuelles pour mouler des pierres. Mais il faut se demander s’ils en avaient besoin. Mouler des pierres n’a pas de sens quand vous avez à disposition des carrières de pierre. Quand vous voulez lancer un caillou dans l’eau, vous ne vous mettez pas en tête de le tailler, de le polir, etc, vous prenez une pierre qui est déjà. Il ne faut pas oublier que l’humain à tendance à aller au plus simple dès qu’il le peut.
  3. Les blocs moulés sont tous sous la forme d’un rectangle dans cette vidéo. C’est ne pas tenir compte de la structure de la pyramide et surtout de l’architecture anti-sismisque mise en place (volontairement ou non, c’est un débat ouvert). C’est à dire que, d’une part, la pyramide possède des couloirs et des chambres (espaces creux) donc même si on moule les blocs en rectangle, pour faire un couloir en diagonale, il y aura des modifications, probablement retaille. Donc si on en vient à tailler à un moment, on s’interroge sur l’intérêt de mouler parce que ça multiplie par deux le travail mine de rien. Secondement, les blocs sont loin d’être tous rectangulaires dans la pyramide. Par ailleurs, ils sont également de tailles différentes. Pourquoi ? Encore une fois dans une optique d’économie d’effort et de praticité. On taille, on ajuste et on insère les blocs. S’il fallait mettre les blocs au même format, cela prolongerait la durée du travail (or, la construction d’une pyramide dure déjà assez longtemps comme ça) et cela rendrait la structure moins stable.
  4. Les blocs de la pyramide ne sont pas tous des blocs du même type de roche, surtout en ce qui concerne la structure interne de la pyramide de Khéops. L’auteur de la vidéo et celui de la théorie élude complètement les blocs de granit qui sont les plus lourds et qui ont été taillés puis amené à leur place, en hauteur. Cette théorie est donc non applicable pour le granit donc il faut tout de même monter les blocs de granit de 70t pour les poser à l’endroit où nous pouvons les observer de nos jours.
  5. Cette théorie repose sur celle de Davidovits. Il faut savoir que ce dernier affirme se baser sur des prélèvements. Ces prélèvements concernent moins de 1% des blocs de la pyramide ce qui n’assure pas une représentativité suffisante pour en tirer une conclusion d’ordre générale.
  6. En guise de sources historiques sur la construction des pyramides : on a les fresques de construction, les outils retrouvés, les carrières encore en place à proximité, des traîneaux de bois de tractage des blocs (dont on connaît maintenant la technique de tractage : le « pont hydraulique »).

Voici pour les explications concernant cette théorie des pierres moulées et les raisons rapidement présentées pour lesquelles, cette théorie n’a pas pu séduire les archéologues et égyptologues. Il faut aussi regarder les faits avant de théoriser.

Une théorie doit aussi pouvoir être validée pour être acceptée par les pairs. Aussi séduisante qu’elle soit, elle ne permet pas d’explication au regard des faits. Dans la théorie des pierres moulées, nous avons à faire à un cas de récit et non de propos scientifique.

 

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