Histoire de conspirer : Quelle recette pour un bon complot ? [3/3]

Nous l’avons vu les théories du complot proposent un argumentaire dont le schéma est bien rôdé. Face à cela, le public est souvent désemparé et enclin à croire que dans cet argumentaire proposé « Tout ne peut être faux ». C’est pour une partie ce qui permet de comprendre que près de 80% de la population française adhère à des théories du complot. Cela revient à dire que seule une personne sur 5 n’adhère pas à des théories faisant appel à des éléments de complots. Dès lors, comment lutter ?

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Histoire de conspirer : quelle recette pour un bon complot ? [2/3]

Si la valeur de la preuve est le point de divergence entre les tenants du complot et les scientifiques, comment les tenants mettent-ils en place leur réflexion ? Comment est-il possible de se passer de preuves formelles quand on se veut rigoureux et sérieux ?

Il faut comprendre que cette approche du tenant rejette bien souvent les sources scientifiques et les preuves apportées. Sur la base des conflits d’intérêt, d’une non-fiabilité des scientifiques, d’un « dogme scientifique » voir carrément d’un complot des scientifiques. Il suffit alors de fournir quelques points évocateurs doublés d’expressions toutes faites (« Il n’y a pas de fumée sans feu », « A qui profite le crime ? », « Vous pensez vraiment qu’ils n’agissent pas par intérêt ? », etc) pour jeter un discrédit dont on va chercher à se nourrir. C’est certes classique mais toujours fonctionnel. Est-ce de cette manière que le complotisme s’organise réflexivement ? Sont-ce là les seules réflexions du complotisme ? Tout ne peut pas être faux non ?

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Histoire de conspirer : quelle recette pour un bon complot ? [1/3]

Le complot est le mot magique qui permet à certains de tout expliquer. Pour d’autres, ce n’est qu’un fait au même rang que le contrôle des médias, le spiritisme, l’astrologie et le « c’était mieux avant ».

Le complot ne date pas d’hier puisque des complots et des conjurations existent déjà depuis l’Antiquité. Le plus célèbre – et aussi le plus utilisé comme justification des théories du complot – est probablement le complot qui a abouti à l’assassinat de Jules César aux ides de mars 44 avant Jésus-Christ. Parce qu’il concerne une cause politique, parce qu’il a abouti à un meurtre, parce que le tout fut secret et bien caché, parce qu’il a réussi, ce complot est l’argument parfait du théoricien.

Pourtant, différence majeure, cette conjuration, nous en avons des preuves tangibles et exploitables. D’ailleurs, ces preuves sont telles que personne ne réfute ce complot. Comment expliquer alors cette différence de traitement entre les complots que les gens admettent et les complots dont personne ne veut admettre l’existence ?

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Peut-on croire en Dieu ? – Le pari de Pascal

Dans le monde, c’est environ deux tiers des moins de 34 ans qui se considèrent croyants.  En France, dans la zone du monde la plus athée, c’est tout de même plus de 40% de la population qui se revendique croyante. Les affaires de croyances ne doivent donc pas être prises à la légère. Essayons de mieux comprendre.

Le phénomène de la croyance est indissociable de certains questionnements comme comme les raisons de croire ou encore la preuve de l’existence de dieu.

Et justement, ces croyances ont cela de particulier qu’elles donnent de bonnes raisons de croire. Cependant, avoir de bonnes raison de croire est totalement différent de croire pour de bonnes raisons. A ce propos, est-il raisonnable de croire en Dieu ? Lire la suite

Les « mythes du viol » et la pertinence du genre : repenser notre héritage historique [2/2]

Si le viol est un mécanisme de domination, comment fonctionne-t-il ? Comment se fait-il qu’il soit possible de subordonner des individus d’une telle manière ? Quelles méthodes de domination sont à l’oeuvre dès lors que je me mets à parler de viol ? Pourquoi existe-t-il un tel déni et un tabou autour du phénomène ?

Nous avons pu voir que le viol traite différemment les hommes et les femmes. En effet, les cas de viols à l’âge adulte font de la femme la victime principale. Dès lors, une femme ne peut plus bénéficier de l’espace public que sous certaines conditions. Sous peine d’être violée. C’est justement là tout le problème. Les conceptions de genre servent de justifications à ces mécanismes de dominations dont nous n’avons même pas forcément conscience. Ces conceptions ne sont-elles pas problématiques ?

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Les « mythes du viol » et la pertinence du genre : repenser notre héritage historique. [1/2]

Depuis maintenant plus de deux ans, j’avais envie de réaliser un article sur les thématiques du viol et du genre. Ces thèmes étant très polémiques en Histoire, je n’avais jusqu’ici jamais eu le courage et la motivation nécessaire pour m’attaquer à ces gros morceaux.

Si je le fais aujourd’hui, la raison en est que, je constate une recrudescence des débats autour du viol, en rapport plus ou moins avec les questions de genre. Deux choses me dérangent particulièrement en tant que personne et en tant que vulgarisateur :

  1. La question du viol a connu une nouvelle hausse de polémiques à la suite de l’affaire Weinstein en fin d’année 2017, des cas de #BalanceTonPorc et #MeToo. Suite à cela on a pu voir des réactions extrêmes visant tout à la fois à minimiser les violences subies par les femmes et à faire des hommes un « tous violeurs ». Aucune des options ne me semblent viables : pas plus la minimisation des souffrances que la généralisation radicale et abusive.
  2. Cette polémique autour du viol s’est ensuite accompagnée de propos sexistes qui remettaient sur le tapis un lot de questionnements en rapport avec les attentes relatives que l’on pouvait avoir envers les individus. Notamment en fonction du genre. Qu’importe le sexe, j’ai vu ça et là fleurir des remarques toutes plus intellectuelles et de bon goût les unes que les autres sur ce qui fait un « véritable Homme » et une « vraie Femme ». A quel moment un individu doit-il se conformer à ce qu’on attend de lui sur la seule base biologique du sexe dont il est pourvu ? S’il s’en trouve encore certains pour me sortir régulièrement qu’une femme possède l’instinct maternel qui fait défaut à l’homme tandis que ce dernier plus, fort, plus soldat est plus à même de protéger la femme, je me demande vraiment si ce genre de constructions intellectuelles – qui ne reposent sur rien, tuons le potentiel débat de suite – mérite vraiment qu’on définisse les individus sur cette seule base. D’autant plus si c’est au détriment de leur propre développement personnel et de leurs attentes individuelles.
Bullshit viol - Notions d'Histoire
Je pense qu’à un moment on peut arrêter le bullshit et commencer à réfléchir sur les propos que l’on tient.

Avec de tels propos, les premières victimes en sont bien évidemment les femmes. Elle subissent ces préjudices directement ou indirectement, avec des conséquences désastreuses.

Cependant, les hommes en subissent aussi dans ce genre d’affaires. Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes des femmes en avançant un : « Les hommes aussi d’abord na ! ». Il s’agit de s’intéresser à un ensemble de phénomènes en les traitant dans leur intégralité, de manière impartial, tout en rendant compte des tendances et des spécificités.

Pourquoi vouloir agir ainsi ? Parce que si le militantisme est important pour faire avancer les causes et notamment la condition féminine, il véhicule régulièrement son lot d’erreurs, d’approximations. Ce qui finit par le desservir. Sous couvert de combattre le sexisme, il arrive fréquemment que certains courants féministes en défendent un autre sans forcément s’en apercevoir. Est-ce souhaitable ? Je ne pense pas.

Mais si nous en venons à penser ainsi, ce n’est pas pour rien car nous payons un lourd tribut réflexif à notre héritage historique. En étudiant les questions de genre et les « mythes du viol », je propose donc un retour sur la question du viol et sur le genre au travers de notre passé. En observant nos conceptions passées, j’espère que nous serons plus à même de comprendre nos conceptions actuelles. Et comme comprendre, c’est le premier pas vers la déconstruction, j’espère encore plus que ce sera porteur de sens quant aux comportements de tout un chacun.

C’est quoi un viol ?

Une question idiote pour certains, car beaucoup ont déjà traité la question. Cependant, il faut admettre que souvent, ce fut assez lacunaire.

Que ce soit en ligne ou avec des professionnels de la recherche, il arrive fréquemment que la définition de ce qu’est un viol ne soit qu’incomplète du fait d’une perception partielle du phénomène.

Ainsi, en cours d’histoire contemporaine, j’ai eu l’extrême déplaisir de voir une enseignante-chercheuse qui définissait le viol ainsi : « Le viol est une pénétration non-consentie d’un homme sur une femme. » La chose peut paraître relativement anodine mais c’est d’autant plus dérangeant qu’il s’agit d’une chercheuse féministe bien connue nationalement et donc le viol est l’un de ses domaines de recherche.

Dans un autre registre, je pense également à crêpe Georgette, blogueuse féministe plutôt connue dont on m’a recommandé la lecture pour cet article. Cette dernière, à mon grand dam, semble percevoir au travers de ses multiples articles la question du viol comme un « problème de pénis ». Et ce malgré ses mises en garde contre le réductionnisme. Peut-on vraiment réduire le viol à une simple question de pénis ?

Crêpe georgette à propos du viol et du pénis - Notions d'Histoire
Est-ce vraiment un problème de pénis ? N’est-ce pas plutôt un problème d’éducation, de culture, de manière de penser, d’envisager le rôle de la femme ? Le rôle de l’homme ? Les relations inter-sexe ? Non. Tant qu’à faire réduisons cela de manière très subtile à un bon vieux problème de pénis à la manière freudienne. Bien que la cause soit juste et le propos souvent assez juste avec cette auteure, certains raccourcis me posent toutefois problèmes à plus d’un titre. http://www.crepegeorgette.com/2018/02/23/pardon-viol/

Dans le registre étatique, je me suis intéressé à la manière dont certains pays définissaient le viol. Ainsi, dans certains états, le viol est défini comme un rapport sexuel avec violence et le rapport au consentement est alors absent de la réflexion. Dans d’autres états du monde, la notion de viol ne fait écho qu’à un vide juridique. C’est à dire qu’il n’y a tout simplement pas de textes de lois traitant du viol. En conséquence, impossible de porter plainte pour viol. C’est notamment le cas pour la majorité des pays islamiques où la charria s’applique et où le viol conjugal n’existe tout simplement pas. Les diverses conceptions du viol sont donc sujettes à débats.

Beaucoup de propos en peu de temps. Mais il s’agit surtout d’illustrer les problèmes et les écueils des définitions partielles – parfois partiales – auxquelles nous devons faire face quand il s’agit de viol.

Au niveau de l’imaginaire collectif, ce n’est pas forcément plus reluisant puisqu’on se représente le viol comme un acte de violence d’un inconnu sur une femme dans un recoin obscur. On notera le fait que le criminel soit masculin, la victime de genre féminin et le contexte plutôt quelque chose de glauque et de dangereux. Le tout se déroulant entre deux inconnus. Pourtant, c’est bien loin de la réalité.

Démystifions donc : un viol est un rapport sexuel – qu’il soit oral, anal, vaginal – non consenti entre individus.

définition viol - Notions d'Histoire
C’est pourtant assez simple en fait.

Cela signifie donc qu’un viol :

  • n’est pas un rapport sexuel violent mais une question de consentement autour d’un rapport sexuel.
  • n’est pas l’apanage d’un sexe ou d’un genre en particulier malgré ce que certains pensent.
  • Ne concerne pas que les femmes mais également les hommes et les mineurs.
  • N’est pas forcément le fait d’un inconnu. Bien au contraire même, la majorité des viols est le fait d’une personne de l’entourage de la victime.

Il s’agit ainsi de bien faire comprendre – en dépit des campagnes « all rapists » déformées et radicalisées visant les hommes – que tout individu homme ou femme peut en violer un autre. Il ne s’agit pas d’une spécificité attribuée de manière essentialiste à un sexe.

Qui plus est, un viol n’est pas un « problème de pénis », contrairement à ce que certains affirment. Qu’il s’agisse d’un rapport buccal, de pénétration avec objets ou doigts, c’est surtout une affaire de consentement. Point essentiel qu’il ne faut pas oublier.

En somme et histoire de briser un premier mythe :

  • un homme peut violer un homme.
  • un homme peut violer une femme.
  • une femme peut violer une femme.
  • une femme peut violer un homme.

Si cela en choque certains, il s’avère pourtant qu’il s’agit d’une réalité dont la définition doit tenir compte si on souhaite ne pas obtenir de vide juridique.

Ça concerne qui un viol dans les faits ?

Bien qu’il faille garder en tête que les questions de viol concernent tout le monde indistinctement, il convient de contextualiser les choses pour rendre compte de la réalité sociale du phénomène.

Viol chiffres - Notions d'Histoire

« En 2017 ce sont en tout 250 000 victimes de viol ou de tentatives de viol : 93 000 femmes, 15 000 hommes et 150 000 mineurs. […]

Ce ne sont pas nécessairement des plaintes déclarées parce que vous savez que 9% de l’ensemble de ces victimes seulement portent plainte.

Sur ces 9%, ensuite, une plainte sur dix aboutit à une condamnation de l’agresseur. […]

La plupart du temps les violences sexuelles ont lieu dans la sphère familiale.

91% des victimes connaissaient leurs agresseurs et 45% des agresseurs sont souvent des conjoints ou ex-conjoints, ce qu’il signifie qu’il faut parler du viol conjugal. »

— Marie Pierre Rixain, Présidente de la Délégation aux droits des femmes à l’Assemblée Nationale, 23 février 2018.

On constate donc que :

  • Les femmes sont plus touchées par le viol que les hommes à l’âge adulte.
  • Dans le cas des hommes, le viol est encore plus minimisé et rendu invisible.
  • Les mineurs sont les victimes principales des cas de viols.
  • Il convient de parler du viol conjugal.
  • Le viol est une question qui concerne l’entourage et pas un inconnu comme on se le représente souvent.
  • Le viol est un crime silencieux pour lequel on porte peu plainte et pour lequel peu de plaintes aboutissent.

Tout cela ne fait que révéler un problème plus profond au-delà du combat féministe que la plupart d’entre-nous pouvons associer à la question du viol.

Le viol : quel est le problème ?

Derrière le viol se cache un problème de perception de la réalité du phénomène. On considère ainsi plusieurs épi-phénomènes comme allant de soi, normaux :

  • On considère que tous les hommes sont – potentiellement ou strictement – des violeurs de manière essentialiste. C’est-à-dire que certains considèrent que le viol est l’une des composantes de la masculinité , que c’est quelque chose d’inné chez les hommes.
  • Certains voient derrière le phénomène une simple mise à disposition des femmes et de leur corps, chose qui est estimée devant être normal. La réflexion des Incels sur les femmes et leur conseils ainsi que leurs appels au viol sont suffisamment évocateurs pour ne pas être mis de côté.
  • On considère le viol comme un phénomène de société, existant depuis le début de l’humanité. On ne saurait donc aller ni lutter contre ce phénomène, pour une frange de la population.
  • On se représente la femme comme une victime naturelle, faible par nature qui ne pourra se défendre. Les hommes violés possèdent dans la représentation que l’on s’en fait cette part de faiblesse et d’humanité qui rendent le viol possible. Sous-entendu que ces hommes seraient « des victimes » du fait de leur nature, comportement, etc. Le tout renvoyant souvent à une idée de féminité.
  • Certains viols trouvent grâce et légitimité aux yeux d’une partie de la population, comme le viol conjugal ou le viol carcéral.
  • On appréhende le viol comme une composante sociale inévitable d’une domination en place. Or, rien ne permet de conclure à l’inévitabilité de la chose dès lors qu’une domination est en place.
  • On considère le viol comme un apanage masculin, effectuant un sexisme et une réduction préjudiciable pour tout le monde.

Cependant, le plus intéressant n’est pas de se demander comment on peut penser cela. Pas plus qu’il est fondamental de chercher à savoir si ces représentations ne sont pas dénuées d’une certaine réalité. Je ne dis pas que ce n’est pas important de démêler le vrai du faux mais en l’occurrence, il convient déjà de chercher la cause de ces réflexions avant tout le reste si on veut déconstruire.

La question est donc surtout : pourquoi pensons-nous cela et d’où cela provient-il ?

 

Compréhension du viol - Notions d'Histoire

Derrière la réalité de viol, ces perceptions subjectives que nous pouvons avoir ne sont en réalité que le produit direct de notre héritage historique. Nous avons ainsi hérité d’un prêt-à-penser sur ce phénomène. Pourtant, peu d’entre-nous questionnons ce prêt-à-penser afin de le déconstruire. C’est là le nœud du problème social et sociétal qu’est le viol.

Quel est notre héritage historique sur le sujet ?

Principalement, notre histoire conçoit le viol au travers de deux modes de pensées qui pèsent encore aujourd’hui sur nous.

  1. Conception antique et conception guerrière de violence.
  2. Le viol comme mécanisme de domination, qu’il soit réel, infligé ou en suspens.

Les premières réflexions sur le viol, nous en avons des traces dans l’antiquité. Qu’il s’agisse du code d’Hammourabi définissant les punitions à infliger dans les cas de viol ou de la pensée gréco-romaine sur le sujet, on constate que les deux modes de pensées sont présents.

Ainsi, dans la pensée gréco-romaine, la conception du viol ne peut être séparée d’une logique de caste sociale. La logique étant que l’individu à disposition sexuelle soit un individu d’une position sociale inférieure à celui qui accomplit l’acte. Le viol est ainsi une véritable manière de sanctionner la hiérarchie sociale.

Le viol de la femme est quant à lui un cas spécifique qui rejoint le viol d’esclave. Les deux étant une forme de propriété d’un homme, les cas de viol ne sont en réalité que la porte ouverte à des réparations le plus souvent financières. On y trouvera mine de rien une logique particulière qui fait de la victime une non-victime. Celle-ci n’est alors plus prise comme une personne ayant subi un préjudice mais comme un objet social pour lequel on doit rétribuer le propriétaire de l’utilisation qu’on en a faite.

Dans un autre contexte, il faut se rendre compte que le viol est tristement banal dans la pensée antique. Si on se réfère aux mythes et légendes grecs – et rappelons que les mythes ont une valeur sociale normative -, on constate que le viol est monnaie courante.

Qui plus est, il ne suscite pas forcément énormément de réactions de la part des contemporains. Il peut s’agir du rapt des sabines par exemple. Le rapt étant assimilé au viol, c’est souvent ce terme que l’on rencontrera dans les textes. Phénomène étrange quand on sait que la civilisation romaine s’est construite par ce rapt.

Dans un autre contexte, on pourra penser aux multiples récits de « conquêtes sexuelles » de Jupiter-Zeus où le consentement n’est pas vraiment l’élément-clef. La divinité ne fait qu’assouvir ses pulsions la plupart du temps, sans plus de considérations. Pire encore, son épouse Junon-Héra s’occupe la plupart du temps de venir punir la femme victime. Le principe du viol comme double peine de la victime est déjà présent.

Viol de Lucrèce, par Le Titien - Notions d'Histoire
Le viol de Lucrèce est l’un des classiques de l’Antiquité. Ici le Titien représente la scène d’une manière artistique entre Tarquin et Lucrèce. Cette dernière pour éviter la souillure se suicidera. Par The Yorck Project (2002) 10.000 Meisterwerke der Malerei (DVD-ROM), distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH. ISBN : 3936122202., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=159572

Dès l’antiquité, le viol est également arme de guerre. La femme devient un butin de guerre tandis que dans la réflexion antique, il convient d’entrer dans les murs ennemis tout autant qu’entrer dans leurs femmes. Le but est de dissuader de manière traumatique le camp vaincu tout autant que de mêler les sangs pour éviter un futur conflit. C’est ce qui s’ajoute à la convoitise des femmes.

C’est là une conception particulière qui fait de la femme un objet dont on peut user à partir du moment où on se trouve en position de domination. C’est cette conception qui va fournir les bases réflexives de notre pensée autour du viol. C’est cette conception qu’il convient de remettre en cause.

La nécessité de repenser notre héritage historique.

Comme on peut s’en rendre compte, l’héritage réflexif sur lequel nous fondons notre réflexion actuelle est lourd de sens. Historiquement légitimé – voir parfois valorisé –, le viol n’a été véritablement puni que très tard. Il faut attendre le XX°siècle pour qu’une réelle condamnation du viol voit le jour dans un cadre juridique national, à la suite des prémices de répression de la fin du XVIII°s.

Et encore, cela est dû à la pression sociale des individus qui se battent pour la reconnaissance du crime de viol, sa pénalisation et sa condamnation. Ce n’est qu’à partir de cette date que les véritables questions et interrogations sur le viol deviennent publiques et qu’elles commencent alors à impacter les sociétés.

Indissociable d’une logique de domination, le viol est plus qu’une violence exercée sur des individus. Qu’il s’agisse d’hommes, de femmes, de mineurs, le viol est un mécanisme qui permet la domination de certains sur d’autres, de manière violente et particulièrement traumatisante. Butin, récompense ou encore objet dont on peut jouir dès lors qu’on se trouve en posture de domination, le viol exprime un rapport social conflictuel et vicié basé sur la domination.

Pour les femmes qui sont les principales victimes c’est même un outil de subordination qu’on utilise contre elles. Ainsi le viol « n’est rien de moins qu’un processus d’intimidation, conscient ou inconsciemment, par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans la peur » pour Susan Brownmiller.

Ce mécanisme est encore plus problématique et visible dès lors que l’on constate qu’une personne violée se verra opposer des reproches et des propos blessants quand elle parlera de son viol : ce sont les fameux mythes du viol.

Sans revenir en détails sur la déshumanisation dont je parlais dans ma précédente série d’articles, on retrouve cependant le principe du victim-blaming que je mentionnais. Le hic justement, c’est que ces phrases de reproches forment ces mythes du viol. Et si vous vous dites que ce n’est qu’une faible partie de la population qui pense cela, détrompez-vous. En fonction des cas, c’est entre 25 et 66 % des individus qui adhèrent à ces mythes.

Comble donc du mécanisme de subordination, la victime porte sur elle la faute du crime à la place du violeur. Le viol est ainsi un crime où la victime subit une double peine.

Ironie sur le féminisme - Notions d'Histoire
Quand on m’explique que les femmes n’ont pas tellement de raisons de se plaindre à notre époque par rapport au passé…

Le tout intègre en prime des composantes genrées qui finissent par donner des raccourcis de pensée. De tels raccourcis, par exemple, font de la femme la victime et de l’homme le violeur quand la réalité est bien plus complexe. C’est également avec de tels raccourcis sur le genre que l’on en vient à faire du victim-blaming, une femme violée ayant pour beaucoup été une « allumeuse » ; le slut-shaming étant de rigueur chez certains.

En somme ?

Il faut déjà parvenir à sortir des définitions partielles du viol si on veut comprendre le phénomène qui se cache derrière. Le problème est déjà suffisamment difficile à appréhender sans devoir en prime s’occuper des erreurs qui vont venir invalider les réflexions. Bien que le militantisme soit important et que la cause soit juste, cela ne justifie en rien les erreurs véhiculées. Quitte à se battre pour une cause, autant ne pas la desservir car les détracteurs sont prompts à se servir de la moindre erreur.

Plus loin que la définition, il s’agit également de rendre la conception du viol, de rendre le phénomène intelligible, de l’articuler mentalement afin de déconstruire les premiers « mythes du viol » tour à tour préjugés et justifications d’un crime injustifiable.

C’est à ce moment que l’on commence à saisir la complexité réflexive derrière la chose. S’impose alors à nous l’héritage historique sur lequel nous fondons notre pensée actuelle. Celui-ci est lourd de sens à la fois parce qu’il place la femme au rang de « trésor inanimé » comme le dit l’historienne Pauline Stafford, mais aussi parce que les mécanismes de domination apparaissent clairement devant nos yeux.

Le viol ne constitue plus alors un simple crime condamnable. Il devient un phénomène social de large ampleur dont la portée nous dépasse, instaurant la condition des femmes et en écho, définissant le rôle des hommes. C’est cela qu’il convient de repenser. C’est cela que nous verrons dans la prochaine partie. Car s’il est important de condamner le viol, il est tout autant voir plus nécessaire de le prévenir, ce qui passe par la déconstruction de ses mécanismes. En l’occurrence, il s’agira de déconstruire les mécanismes genrés de domination.

Quelques lectures pour compléter :

  • Un article de synthèse qui réalise un retour rapide sur le viol au travers des différentes périodes historiques, pour ceux qui voudraient en savoir plus au niveau de l’Histoire événementielle brute.
  • Un article intéressant pour comprendre le rapport à la femme, au viol, au rapt à la fin de l’antiquité et au début du moyen-âge. Y est notamment traité l’état de « trésor inanimé » des femmes, un phénomène clef pour comprendre la logique du viol.
  • Un article de Madmoizelle.com sur les chiffres du viol en France pour l’année 2017, l’état de la question et des pistes de réflexion pour lutter contre le viol.
  • Pour une approche plus approfondie et pour les personnes déjà bien initiées au sujet, je conseille la lecture de G.Vigarello, Histoire du viol, ainsi que les deux ouvrages qui poursuivent et complètent ce premier opus.
  • On pourra également reprendre les différents mythes et légendes de l’antiquité pour se rendre compte de la banalité de traitement du viol. Les Métamorphoses d’Ovide constituent ainsi une bonne lecture.
  • Une analyse intéressante du phénomène de rapt à partir de l’antiquité, sur les figures de Déméter et Koré. A propos des prises de corps brutales et des légitimations de la domination masculine dans ce contexte, pas comparaison avec la domination des Dieux sur les hommes.

De Hannah Arendt à la haine sur les réseaux sociaux en passant par les Incels : la déshumanisation. [3/3]

Complexe mais logique, le processus de déshumanisation comporte en lui-même les germes d’une violence qui se teinte du banal. Très utilisé dans les réflexions idéologiques, comme le racisme, le sexisme, ou encore dans les mouvements radicaux. À titre d’exemple, certains militants végans font ainsi de la déshumanisation sans forcément s’en rendre compte. Certains de défendre une cause juste, ils s’estiment progressivement au-dessus de ceux qui n’adhèrent pas à cette cause. « Comment pouvez-vous manger de la viande ? » est une interrogation classique intervenant dans ce genre d’échanges.

La question posée interroge sur les pratiques de certains. En réalité, elle est surtout jugement et mise en avant d’une déshumanisation non-exprimée directement. Il ne s’agit plus de savoir pourquoi ou comment. Il s’agit de confronter et d’essayer de faire comprendre qu’il est inhumain d’agir ainsi.

Déshumanisation - Agent smith - Notions d'Histoire
L’exemple parfait de l’intervention déshumanisante qui sera suffisamment parlante pour tout le monde. Si vous croisez un remake de l’agent Smith, lisez la suite de l’article pour avoir les solutions de lutte !

« Vous rendez-vous compte du monstre que vous êtes ? » est en fait la réelle question. La déshumanisation est présente et il conviendrait de désamorcer la chose du mieux que l’on peut.

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De Hannah Arendt à la haine sur les réseaux sociaux en passant par les Incels : la déshumanisation. [2/3]

S’intéresser à la déshumanisation, c’est s’intéresser à la perte de l’humanité chez l’adversaire. Mais on parle d’adversaire. Parce qu’on oppose réflexivement des groupes entre-eux. « Moi contre toi » ou « Nous vs Eux » deviennent les seuls marqueurs réflexifs qui organisent la manière de penser déshumanisante.

Composant essentiel du processus de déshumanisation, ce clivage est mis en place de manière systématique. Pour comprendre la culture de la haine et la difficulté à débattre sainement en ligne, il faut donc s’intéresser à ce phénomène clivant. C’est ce phénomène qu’il convient de saisir correctement car c’est celui qui est l’axe central de la pensée déshumanisante. Sans clivage social, la légitimation de la violence n’est pas possible.

Voyons donc comment ce mécanisme de clivage toujours à l’oeuvre fonctionne et comment il nourrit à son tour les autres mécanismes de ce processus complexe qu’est la déshumanisation. Cela devrait nous permettre un éclairage plus que bienvenu sur des phénomènes comme le slut-shaming par exemple.

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De Hannah Arendt à la haine sur les réseaux sociaux en passant par les Incels : la déshumanisation. [1/3]

Pourquoi est-il si difficile d’avoir des débats sains ? Pourquoi Twitter et Facebook sont-ils devenus des vecteurs de haine ? Comment les réseaux sociaux sont-ils devenus ces places d’affrontement des idées et des personnes ? Comment se fait-il que les individus puissent s’opposer si radicalement, si violemment que toute discussion devient impossible ? Comment comprendre le terrorisme, le cyberharcèlement ou encore les actes récents des Incels ?

Quand on y regarde de plus près, cette utilisation de la haine et cette manière clivante de s’opposer ne sont pas nouvelles. Elles résultent de certains mécanismes  proches de ceux des biais cognitifs. Entravant notre esprit critique comme une barrière mentale, ces mécanismes  sont liés à ce que l’on nomme le processus de déshumanisation. Lire la suite

La science est-elle porteuse d’idéologie ? – le phénomène de l’agent social [3/3]

Instrumentaliser l’Histoire et les sciences, modeler le présent : comment éviter cette dérive ? Est-ce seulement possible ? En fonction de quoi ? Je vous propose de voir cela ensemble en 3 étapes simples et accessibles. Enfin, nous verrons comment réduire la pression sociale qui pèse parfois sur le scientifique et contre laquelle, il n’est pas forcément bien préparé.

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